‹ Théâtre espagnol contemporainChapitre 8 sur 17 · Dialogo de la verdadera honrra militar, que tracta · texte numérisé non relu

Dialogo de la verdadera honrra militar, que tracta

como se ha de conformar la honrra con la conscient ia. Composé par D. Geronymo de Urrea. A Venise, i566.

3. Tratado de los Rieptos é desafios que entre los caballeros é hijosdalgo se acostumbran à hacer, segun las costumbres de Espana, Francia é IngUi terra, par Mosen

teurs dramatiques durent étudier beaucoup de pareils livres.

Rien de plus singulier, soit dit en passant, que la casuistique de Thonneur dans la chevalerie, s'alliant àcelle delà jurisprudence et de la théologie morale. Les avocats italiens se distinguèrent par excellence dans cette dialectique particulière, mais ils transmirent la doctrine plus encore qu'à leurs compatriotes, aux capitaines et aux soldats espagnols de Milan et de Naples, parmi lesquels et particulièrement dans l'infanterie, se trouvaient toujours « beaucoup de personnes nobles et distinguées », comme récrit, de sa propre main, le premier D. Juan d'Autriche, dans certaines observations de lui que je possède. Je ne prétends pas qu'on pensât à certaines choses seulement parmi nous, à cette époque ; au contraire., je reconnais parfaitement que beaucoup d'entre elles et, par exemple, celle que je cite, procédaient et s'imitaient d'ailleurs, ainsi qu'il arrive avec les idées, en tout temps. Mais entre celles qui régnèrent de la manière la plus singulière en Espagne, l'une

Diego de Valera, S. L. ni F. (sans indication de lieu ni foliation et en gothique).

fut, saas aucun cloute, l'exagération du point d'honneur. Ce qu'en Italie, et même en France, si célèbre par le caractère duelliste de ses gentilshommes, ne fut qu'une manie élégante, en était par ici une véritable, pour tout homme qui portait l'épée, et il y en avait très peu qui laissait de la porter. Kt, comme chacun des vieux chrétiens pensait, qui plus qui moins, qu'il sentait Thidalgo, comme le premier venu se tenait, sans grand scrupule, pour un chevalier distingué, il se croyait obligé de le démontrer à chaque pas.

Les deux directions opposées de notre littérature étant, par conséquent, si certaines, il n'est pas possible, néanmoins, que nos ancêtres fussent absolument répartis, tels que nous les montrent d'un côté le théâtre, et de l'autre les nouvelles picaresques, en deux uniques portions, l'une des Quichottes, et l'autre des Ginesilles de Pasamonte; par ici mendiants, truhants, bravaches, assassins, voleurs, prostituées, entremetteuses, et par là, dames et galants, sans une imperfection qui ne fut relevée jusqu'au point de devenir poétique. Par tout ce que j'ai eu l'occasion de voir et ce que j'exposerai immédiatement avec plus d'étendue, la vie nationale que

présentent dans sa réalité toute nue les documents de l'époque, publiés ou inédits, et les relations des étrangers qui ont observé nos mœurs, au xvii® siècle, cette vie ne se trouve pas du tout dans les comédies, elle ne se rencontre pas non plus exactement résumée dans la seconde des deux grandes branches de littérature que je viens de déterminer. Il y avait, sans aucun doute, une hon^ nête et très nombreuse population neutre, entre ces chevaliers querelleurs et galants et la tourbe ordinaire de fripons ou de malheureux; population qui ne fut pas Tobjet du théâtre d'alors. Il y avait, sous un autre point de vue, exagération dans les sentiments généreux dont, au théâtre, on supposait que la partie principale de la nation était possédée; il y avait certaine.iient exagération pour le sentiment pervers ou picaresque, attribué d'ordinaire au bas peuple, comme on la trouve fréquemment dans l'école naturaliste d'aujourd'hui, quoiqu'elle prétende copier la nature avec une fidélité absolue. Mais, au milieu des deux littératures opposées, l'idéale et la réaliste, s'éleva tout h coup ce sarcastique étonnant, ce véritable prince de l'ironie, qui s'appelle Cervantes, et, de sa main toute-puis-

santé, faisant pencher le triomphe du côté naturaliste, il jeta par terre d'un seul coup ce qui avait été regardé jusque-là comme la plus grande des manifestations de la première desdites littératures, à savoir, les livres de Chevalerie, Il avait même, dans sa merveilleuse nouvelle, fait quelque tentative contre les romances héroïques, quoiqu'elles eussent pour sujet Gharlemagne et les Douze Pairs, mais il n'eut pas la même fortune, et contre celles du Cid, mieux eut valu ne pas être né que de se livrer aune pareille tentative. Telles étaient ses entreprises, quand Lope parut sur la scène, avec une nouvelle manifestation de cette même littérature idéale, qui devait lui paraître définitivement vaincue, et qui vécut, dès le principe, avec tant de vigueur et de fécondité que si Cervantes voulut, en effet, prendre sur lui d'en finir avec elle, c'était une entreprise au-dessus de ses forces, malgré la qualité des siennes. Les livres qu'il fit victimes de sa plume avaient bien été l'expression naturelle de l'esprit national, mais ils n'étaient indubitablement plus dans toute leur splendeur, quand Lope commença à écrire des comédies. Il manquait de jour en jour aux lecteurs la candeur nécessaire

pour goûter la magie , les enchantements, les géants et les monstres, et les meilleures classes sociales avaient trop de bon goût pour trouver leur re'création dans le sensualisme généralement grossier de leurs aventures amoureuses, bien qu'au milieu d'elles il se trouvât tant de héros et de princesses. On devait, donc, regretter un autre genre de littérature qui accommodât l'esprit encore vigoureux du Moyen âge à la culture, à la manière réelle de vivre, sur la fin du xvi* siècle et au commencement du xvn®, et voilà ce que Lope réalisa, ce que Cervantes, l'eût-il voulu, ne put empêcher. Les éclats dç rire que provoquait et que provoquera éternellement la lecture du Quichotte, se confondirent, pour plus de désillusion, avec les applaudissements inouïs que les Comédies nouvelles soulevaient sur la scène nationale.

Mais une question que je n'ai touchée qu'en passant un peu plus haut, et qui a une extrême importance pour se former un jugement exact sur la nature de notre grand théâtre, réclame des éclaircissements, et cette question est la suivante : jusqu'à quel point l'art dramatique de Lope et de Caldéron se conforma-t-il aux passions et aux mœurs vé-

niables de leur époque? Où, dnns ceite école, commencent et finissent i'idéal, le réel ou le naturel! Ce sont des points qu'on ne peut tirer au clair, sans examiner avec quelque étendue et à ia lumière des documents les plus sûrs, les mœurs espagnoles, surtout dans la capitale, durant les quatre derniers rois de la dynastie autrichienne, sujet dont je me suis occupé une autre fois, quoique plus légèrement, et avec des opinions qui ne sont pas en tout identiques à celles que je

»n|Î^N me rapportant précédemment h cette i^sl matière, j'ai cité comme source principale de connaissances, les récits des étrangers, et je pense que c'est avec raison ; en effet, beaucoup de choses que les habitants naturels d'un pays taisent parce qu'elles sont extrêmement connues, les étrangers les observent soigneusement et ils les racontent.

Qu'on doive se défier de la véracité de quelques-uns, il n'y a pas de doute ; mais quand tous sont d'accord, on est bien forcé de les croire. Parmi tous ces voyageurs, celui qui mérite d'ctre mentionné le premier, c'est le témoignage d'un des familiers du Nonce extraordinaire, Camille Borghese, qui fut pape plus tard sous le nom de Paul V, et qui ré-

sida plus de cinq mois à Madrid, pendant que Philippe II régnait encore '. Viennent ensuite par l'importance et la date, les trois traités inédits qu'a fait connaître dernièrement D. Pascual Gayangos, dans lesquels le portugais Bartolomé Pinheiro da Veiga, peint notre cour au vif, durant le court séjour qu'elle fit h Valladolid,du vivant de Philippe III '. Après eux, on doit citer le Hollandais Van-Aarseens de Sommerdyk, véridique et diligent observateur de*) choses d'Espagne, dans la seconde partie du règne de Philippe IV \ Il existe aussi, à l'égard de ce ce règne, une certaine relation très intéressante sur Madrid, par un secrétaire d'ambassade, publiée en 1670 * ; il en existe d'autres de moinsde valeur sur la même

1. Relation du Voyage en Espagne de Camillo Borglicse. Auditeur de la Chambre Apostolique sn i5()4 Publié pur M. Morcl-Fatio dans son livre intitule l'Espagne au xvi* et au XVII* siècle. Bonn, 187S.

2. Je possède parmi les papiers de ma bibliothèque un exemplaire de l'œuvre manuscrite de Pinheiro da V'ega.

3. Voyjffe d'Espagne, curieux, historique et politique, fait en l'année i655. Ce voyage est le même que le Voyage d'Espagne fait en i655, publié avec le nom de Van Aarseens de Sommerdyk, à Cologne, en 1667.

4. Mémoires curieux envoyés de Madrid. A Paris, chez Frédéric Léonard, 1670.

époque, et au nombre desquelles je mets celle du président Bertauld. On doit citer, enfin, le Voyage en Espagne de la comtesse d'Aulnoy, voyage si connu et sous forme épîstolaire ', ainsi que le livre réiniprimé à Londres, en i86i, et attribué, sans raison, paraît-il, au marquis de Villars, ambassadeur de France auprès, du roi Charles II '. Cette dame en copia, sans le dire, une grande par-» tie, parce qu'elle avait pu, sans doute, Tavoir inédit, et elle l'inséra, non pas dans la narration de spn voyage, mais dans un autre ouvrage qu'elle publia, sous le titre de Memorias de la corte deEspaha ^ Quel que soit l'auteur de ladite relation, elle mérite plus de confiance que le voyage de la comtesse, bien que celui-ci contienne aussi des détails incon-* testablement vrais, sur le règne du dernier rejeton de la dynastie autrichienne. Je pourrais faire allusion à d'autres auteurs du

I Relation du voyage d'Espagne Seconde édition. A La Haye, i0g3.

2. Mémoires de la cour d'Espagne sous le règne de Charles IL 1678-1682. Parle marquis de Villars. Londres, Trûbiier et C'% 60, Paternoster Rovv, 1861.

3. Mémoires de la cour d'Espagne^ par M'"e \y** (M""'d'Aulnoy). Lyon, chez Anisson et Posuel, 1693.

même genre, si je me proposais de donner une bibliographie, niais ceux que j'ai cités suffisent à mon but. En comparant l'ensemble des données de ces livres à celles que nous offrent les nouvellistes espagnols contemporains, particulièrement Salas Barbadillo, les satiriques Quevedo et Zavaleta, et spécialement ce dernier, les Avisos ou 5«cesos de Madrid que nous possédons en assez grand nombre, soit imprimés, soit inédits, et les rares correspondances intimes qui nous restent, parmi lesquelles se détache, par son intérêt exceptionnel, celle de certains jésuites, publiée il y a des années par l'Académie royale d'Histoiie, il m'est possible de former, dans ma pensée, un jugement exact de la société où se composèrent et se représentèrent les comédies de notre vieux théâtre. On voit par-dessus tout que les disputes que les Avisos^ en particulier, nous rapportent, n'étaient pas toujours chevaleresques, ni que la loi de l'honneur n'était pas toujours inviolable dans les extravagances amoureuses qu'ils nous racontent ; mais, il est hors de doute que les jeunes seigneurs de répoque, les hidalgos et les soldats libérés qui remplissaient la capitale étaient aussi

querelleurs que ceux des comédies; qu'ils passaient également leurs jours, et plus encore leurs nuits, à faire l'amour aux dames, au pied des grilles et des balcons, à scandaliser les rues, dans l'obscurité, par des sérénades et des coups de couteaux, mœurs que plusieurs d'entre nous, qui ne sommes plus jeunes, avons connu encore en pratique dans les provinces méridionales. Tous ces jeunes gens qu'on aurait rarement trouvés démunis de rosaires cachés, qui étaient incapables de mourir volontairement sans confession, puisqu'ils la réclamaient, à cor et à cris, chaque fois qu'ils recevaient dans les rues une bonne estocade, preuve évidente de la sincérité ce leurs croyances religieuses, étalaient sans ménagement les moins décentes assiduités galantes, escortaient h cheval les voitures des dames d'occasion, qui abondaient également dans la capitale, comme dans l'endroit où s'expédiaient à l'époque, autant de prétendants qu'il en fallait pour remplir, par des recommandations de nature diverse, les armées, les églises et les tribunaux d'une si grande partie de l'Europe et de l'Amérique. Assistant rigoureusement à la messe, fidèles observateurs des jubilés et

des pratiques religieuses, nos galants se mettaient en sentinelles, auprès des bénitiers, les jours de grandes fêtes, autant et plus que par piété chrétienne, dans le but de donner ou de recevoir mieux des rendez-vous d'amour; heureux encpre si l'église, étant une chapelle de religieuses, ils ne cherchaient pas h inspirer l'amour à quelqu'une d'elles par le grillage du chœur ou par les couloirs voisins. C'est de l'un et de l'autre que les accusent Zavaleta, Quevedo et d'autres satiriques de l'époque.

C'était d'une irrévérence coupable, à n'en pas douter ; mais, qu'y avait-il d'étonnant qu'il y eût des amoureux de nones, amoureux toujours un peu dissimulés, quand l'étiquette la plus sévère de la maison de Bourgogne en Espagne, sous Philippe IV et sous Charles II , consentait à ce que, dans les cérémonies publiques auxquelles assistaient le Roi et la Reine, les dames et les demoiselles d'honneur de la Reine fussent l'objet des galanteries et des soupirs de nombreux seigneurs à cheval, choisis par elles, les uns comme prétendants au mariage, et les autres comme mariés, pour simple passe-temps?

Dans cette espèce de galanterie publique, les

monarques eux-mêmes prenaient quelquefois leur part, tantôt à la portière des carrosses royaux de leurs femmes, tantôt à. celle de quelques dames distinguées qu'ils voulaient honorer par extraordinaire. Sommerdyk parle également de la présence des dames aux fenêtres du Palais,' et de leurs conversations par signes avec des gentilshommes qui, de la place, leur faisaient la cour. Le même fait est raconté par le secrétaire d'ambassade auquel je me suis naguère rapporté , dans ses Mémoires qui sont, assurément, des plus vrais. Gomme on le voit, donc, la galanterie qui donnait ensuite lieu à tant d'aventures chevaleresques dans les rues, avait son modèle et son fondement dans les hautes régions. Néanmoins le bon secrétaire anonyme était émerveillé du caractère purement platonique et sérieux de pareilles amours de la capitale, amours qui, d'après son jugement, paraissaient plutôt des dévotions que des preuves d'une passion terrestre. La tolérance du Saint-Office, à l'égard des amoureux de religieuses, oblige à penser, d'autre part, que les démonstrations de ces derniers dans les couvents devaient avoir généralement le même caractère et le même sens, ce que confirment

les plaisanteries des satiriques de Tépoque sur la stérilité de semblables extravagances. Toutefois, de savants théologiens ne manquèrent pas, et avec raison, de protester publiquement et énergiquement, tel fut, par exemple, maître Juan Francisco de Villava, prieur de la ville de Javalquinto, de l'évèché de Jaen, qui, lançant de grandes et justes censures contre quelques prêtres de Tépoque qui suivaient les pratiques hypocrites et obscènes des agapetas' ou des alumbrados^^ écrivait ce qui suit •' : t Que feraient les susdits

\»Agapetas, nom que l'ou donnait, dans la prlinilive Egl'îi«, aux vierjîcs qui vivaient en coinuiunaulé, sans êlre liées par les vœux de religion, et qui s'associaient avec les ecclésiastiques pour des œuvres de piété et de charité. iN. du T.)

2. Aliimbrados, illumines; hérétiques du commencement du xvii" siècle qui soutenaient entre autres erreurs, que pour arriver a l'état parfait, il suffit de la prière et de la contemplation; que le Saint- Hsprit illumine en elles; qu'il n'est pas nécessaire de pratiquer les sacrements ni les bonnes œuvres et qu'on peut sans pécher commettre les actions les plus réprouvées. (N du T.)

3 Entreprises spirituelles et morales où Ton imagine que des suppôts différents les amènent à la mode étrangère, représentant la pensée qui peut mieux les signaler tant en vertu qu'en vice de manière qu'elles puissent ser-

Saints et Pères du Concile, s'ils voyaient de leurs yeux, non pas les vicaires et les religieux, mais des personnes séculières et de vie déréglée, fréquenter quelques couvents, tenir avec les épouses du Christ des conversations familières, et avoir des correspondances aussi indignes de ce qui se professe dans les couvents, comme le sait le monde! Chose extrêmement scandaleuse sur laquelle les prélats doivent porter leur attention, avec la vigilance et la sollicitude la plus grande. » Quant aux galanteos de Palacio, telle était l'expression technique par laquelle on désignait ceux que j*ai décrits avant ces derniers, l'auteur des Mémoires attribués au marquis de Villars, en porte aussi témoignage, et les qualifie de purement imaginaires. L'on peut bien croire qu'ils l'étaient, puisque c'est affirmé par un Français, homme de cour indubitablement, connaisseur de la grande cour de Louis XIV, où personne ne s'étonnait de faits plus graves. Le même auteur raconte égalementque,dans un voyage du Roi cl de sa ^ famille, à Aranjuez, voyage auquel il assista,

vir à la piété chrétienne. — A Baeza, par Fernando Diaz de Montova. année 161 3.

il y avait, à la suite des voitures des dames de la Reine, beaucoup de chevaliers déguisés en laquais ou en palefreniers, le visage à moitié masqué , pour donner à entendre, quoiqu'on les connût bien, que tout le monde ignorait qui ils étaient. Tout cela, que certains traits du Quichotte démontrent, devait détacher des amours si imaginaires où figuraient, parmi les galants, comme je Tai dit, des hommes mariés et des célibataires, chose qui, pour peu que la galanterie fut montée plus haut, n'aurait jamais été acceptée dans une cour, ni dans aucune réu-; nion décente, à plus forte raison à la cour d'Espagne et à celte époque. It est vrai que les extravagances,, par lesquelles les gentilshommes profanaient la sévère et presque monastique ctîqu'eite royale , s'excusaient par l'épithète de embébecidos, voulant signifier parla qu'étant. en extase par l'admiration des dames, ils violaient, sans mauvaise intention, l'étiquette, et qu'ils oubliaient tout respect. Mais, ceux qui,. non au Palais, ni à ses alentours, ni au milieu de la cour, mais sur des places et dans d'obscures ruelles, copiaient ces singulières galanteries platoniques avec des femmes de toute autre condi-

tion et de vie toute autre, ceux-là devaient naturellement avoir affaire, à chaque pas, aux alcaldes et aux agents de police, comme on l'observe dans les comédies. Fréquemment les disputes finissaient en homicides, et les sérénades s'achevaient, tantôt bien tantôt mal, sérénades que M™^ d'Aulnoy porte, une nuit dans l'autre, au nombre de cinq cents. Mais, soit dit à l'honneur delà justice, généralement appuyée par la couronne, pour la répression des excès et des manques de respect de la part des personnes puissantes et considérables, -h plus forte raison de la part du commun des hidalgos et des galants, de semblables disputes et de pareils scandales ne restaient pas d'ordinaire impunis. Notre théâtre avait aussi ses théories chevaleresques sur la matière.

« Preciso es disimular

Que anda dama de por mcdio,

Segûn me dijo el criado.

Que me aviso : que, en efecto,

La obîigacion del honor

Es au tes que la del puesto ' ».

I I. « Il est nécessaire de dissimuler ~ parce qu'une

dame s'est entremise, — d'après ce que m'a dit le serviteur,

Ainsi s'exprime celui qui représente la justice dans la comédie de Monsalves y Ma* s[anegoSy de Zamora ; des pensées semblables se rencontrent à chaque pas chez ses prédécesseurs. Tout cela prouve, de plus en plus, que, sur notre théâtre, il n'y avait d'autre juges, d'autres rois, ni d'autres véritables personnages que ceux qui professaient comme une religion, et préféraient à tout, les lois justes ou injustes de la chevalerie ; de même que cela prouve que les galants de Lope, de Caldéron et de leurs contemporains, vivaient, en effet, dans les conditions singulières et avec les mœurs que la scène nous présente , bien qu'il ne leur manquât pas peu des qualités que nous exigeons aujourd'hui des habitants honnêtes. Beaucoup de faits particuliers se trouvent dans les Avisos de Cabrera de Cordova, de Pcllicer et de Barrionuevo, dans les Gacetas manuscrites de Gascon^ dans les Memorias de Matins de Novoa, supposé être Barnabe de Vivanco, et dans d'autres livres pareils ou papiers analogues, et qui, avant d'être vrais,

^ Qui m'a avisé; et, en sfFot, — \z devoir de riioiiiiour — pusse avant celui de la position. »

semblent pris de telle ou telle comédie fa^ meuse. Il n'y a aucune exagération h dire que, durant le régne de Philippe IV, on compte autant de défis nocturnes effectifs d^ meurtres par jalousie mal appliquée, autant de serviteurs qui portèrent et rendirent des messages amoureux, autant d'amis qui se compromirent à faire le guet pour d'autres, autant d'aventures de masquées, et tout le reste qui se passe dans les comédie, qu'on pût en imaginer, en un même espace de temps, dans les Corrales des théâtres de la Croix et du Prince.

Mais, au milieu de cette corrélation, exacte jusqu'ici, entre les comédies et les mœurs, apparaît, d'une manière patente, un fait fondamental que j'ai signalé et qui consiste, selon moi, en ce que l'idéal prédomine, malgré tout, dans notre théâtre, sur le réel et le positif. Si les amours avec les dames de la cour étaient, comme on l'a vu, imaginaires^ ou une espèce de dévotion; s'il en arrivait indubitablement autant avec les galanteries de religieuses, les aventures courantes auxquelles se livrait la généralité des jeunes amoureux et des bravaches du temps, n'avaient rien d'imaginaire; il ne semble même-

pas qu'elles devaient tenir du genre dëvot ou platonique. Les idoles que servaient en public les galants des jours de Lope et de Caldéron n'étaient pas, en somme, les dénies des comédies de ces derniers, ni des autres grands esprits, mais celles des tableaux de mœurs de Salas Barbadillo, Quevedo et Zavaléta. Rien de tout ce que ces satiriques ont imputé au beau sexe, pas même -le vice honteux de quémander, que le second attaqua avec tant d'invectives, ne manquait, selon le témoignage . conforme des observateurs étrangers, aux femmes qui pullulaient dans les rues et promenades de la capitale, soit à Valladolid, soit à Madrid. Ni leur nombre excessif, ni leur outrecuidance ne furent, comme on pourrait le soupçonner, le fruit pourri du désordre général des choses, au temps de Philippe IV ou de Charles II. C'est, en effet, sous le règne de Philippe II, qui accordait beaucoup moins de licence en tout le reste, que le dit familier du Nonce Borghèse, confirmant les nouvelles du français -Brantôme, écrivit que- Madrid était inondé de femmes faciles, sous les apparences de dames, lesquelles au Prado, sur les bords du Manzanarès, dans les di-

versés fêtes des champs dont les alentours de la ville étaient te'moins, se livraient à de continuelles extravagances publiques, avec les jeunes gens les plus distingués. Il est certain que, si Ton en croit les ambassadeurs vénitiens, ce grand politique, ni plus ni moirts que beaucoup d'autres hommes graves, faisait exception à ses règles austères, lorsqu'il s'agissait d'affaires de femmes. Le Portu^^ais Pinheiro da Veisa en vit autant que le bon prêtre romain ; on peut même dire qu'il toucha les choses de ses mains, à Valladolid, pendant que le pieux Philippe III gouvernait l'Espagne. Là, cet écrivain courut, lui-même, de fréquentes aventures féminines, dignes d'être mises en comédies, si Ton doit lui accorder une entière confiance; il en connut un assez grand nombre de même nature des jeunes gens les plus huppés, tels que le comte de Saldaha, fils du grand favori de Philippe III, le marquis de Barcarrota, le duc de Maqueda y Nagerai et ses frères, le poète Villamediana et divers autres. Suivre à bride abattu, à travers les rues, les voitures des dames; sortir déguisés, avec un accompagnement de domestiques, pour mettre en fuite, l'épée à la main, tel ou

tel galant qui, avec ses musiciens, courtisait une femme indifférente; donner, h la moindre occasion, des coups de bâton au premier venu, si par hasard l'insulté ne portait pas d'épée ; scandaliser, quereller, se mettre à chaque pas en danger de mort pour des défis ou des galanteries, voilà ce qui constituait le genre de vie de cette brillante jeunesse, h Valladolid d'abord, comme ensuite à Madrid. Le Prado de là-bas valut bien celui d'ici certainement; les dames appelaient également sans aucune pudeur les galants, même inconnus; les goûtés à l'air libre étaient identiques d'un côté et de l'autre :

les promenades et les pèlerinages se remplissaient, de la même manière, journellement, de voitures avec des femmes joyeuses et des galants qui, à pied ou en voiture, leur faisait la cour. Ces faits, que rapportent l'italien et le portugais, sont afïirmés par le hollandais Sommerdyk, déclarant que, déjà du temps de Philippe IV, on ne voyait, dans aucune autre cité d'Europe, autant de femmes d'une vie libre, ni beaucoup moins courtisées par les gentilshommes, le jour, au Sotillo du Manzanarès, au Parc de l'Alcazar ou à la casa de Campo, la nuit, au Prado,

envelopjSées dans leurs mantilles noires, ne laissant voir qu'un seul œil, suivant la coutume des comédiennes, pour entrer en scène ou pour en sortir. Un siècle entier, le même espace de temps que fleurirent nos auteurs dramatiques, s'e'coula ainsi, avec des mœurs identiques, qui remplirent divers règnes, comme l'attestent des e'crivains de nations diffe'rentes. Si la sincérité du plus grand nombre d'entre eux, et surtout de Sommerdyk, avait besoin d'être démontrée, il n'y aurait qu'à comparer les articles de Zavaléta intitulés Santiago el Verde en Madridy El Trapillo^ et même celui de La Co-media^ avec la description que donne le voyageur hollandais de la conduite des dames et des galants, aux dites fêtes. Il sortait, suivant l'un et l'autre auteur, dans la campagne à certains jours, soit du côté du Manzanarès, soit de celui de Fuencarral, un très grand nombre de femmes, dans des voitures qu'achetaient ou louaient pour elles, parfois en se ruinant, des gentilshommes de la cour qui n'étaient pas toujours jeunes, et qui venaient ensuite, à cheval, caracoler à leurs portières et les escortaient, avec des témoignages d'extrême courtoisie. Seulement, comme excep-

tion et pour confirmer le soupçon que celles qui étaient courtisées n'étaient pas d'une vie exemplaire, le hollandais observe que quelques femmes de bien s'y rendaient également, mais que, y allant avec leurs maris, elles osaient à peine lever leurs yeux de terre. Et ce n'est pas sans raison , si Pinheiro da Veiga et d'autres étrangers, de même que nos satiriques, et spécialement Quevedo, nous ont dépeints certains Castillans exempts de jalousie, il paraît incontestable que l'esprit chevaleresque faisait aussi des siennes à ce sujet, et que le point d'honneur inspirait fréquemment et très souvent d'une manière occulte, des châtiments terribles. « Que de filles et de femmes, disait à ce propos un auteur des plus graves du siècle, meureni,parviolenceetensecret, aidées, pour de pareilles causes, par les mains de leurs maris, de leurs pères, ou de leurs parents, quoique le soupçon soit douteux, afin de faire taire le murmure, par la satisfaction de rhonneur ' ! • D'où l'on voit que le sujet :

I . Estado de matrimonio, apariencia de sus placeres, evidencia de sus pesares, etc., par ie maître de camp D. Diego Xuraba. — Napoles^ 1675.

A secreto agravio sécréta vengarn^ii n'était pas purement imaginaire. Aujourd'hui, de toutes les vieilles fêtes champêtres de Madrid^ il ne reste rien de remarquable que le pèlerinage du jour de saint Eugène, au Pardo.

Les femmes du peuple s'y font encore transporter dans des voitures de divers genres, avec de somptueux grands mouchoirs de Manille, aux vives couleurs, sur les épaules. Elles goûtent là aussi, elles se livrent, dans les prairies, au bal et à la danse, mais elles sont d'ordinaire accompagnées de leurs maris ou de leurs parents, et elles donnent par là la preuve qu'elles sont en général de la classe honnête. Il ne manque pas non plus des personnes considérables qui se rendent à la fête et qui vont satisfaire leur curiosité, en contemplant cette multitude pittoresque et réjouie.

Mais quelle était, suivant les observateurs étrangers, la cause d'une si particulière liberté de mœurs, au temps de Lope et de Caldéron? Pour Sommerdvk, elle consistait en ce que les femmes honnêtes ne sortaient jamais à la rue; et M'"® d'Aulnoy confirme, d'une singulière manière, le même fait dans ses Mémoires^ en se demandant ce qui suit :

« Po'irquoi les étrangers viendraient-ils à Madrid, puisque ce qu'il y a ici de plus beau et de plus aimable, c'est-à-dire, les dames, restent toujours cache'es? Il leur serait impossible d'être en relation avec elles, et il ne leur resterait d'autre remède que de se livrer à une espèce de femmes, dangereuses pour la santé, lesquelles constituent nonobstant le seul plaisir et Tunique occupation des Espagnols, à partir de l'âge de douze à treize ans, » On peut bien tirer de là une conséquence flatteuse pour les véritables dames de la cour des Philippes autrichiens, et même pour nos poètes dramatiques, puisque le sens des témoignages précédents n'offre pas la moindre obscurité. Ils rendent manifeste que, pendant que la cour brûlait d'amours fantastiques et d'aventures quichottesques, les dames honnêtes n'étaient visitées par d'autres regards que ceux du soleil. En effet, le hollandais ajoute qu'elles vivaient si continuellement recueillies dans leurs maisons, qu'elles y avaient d'ordinaife des oratoires pour y entendre la messe ; que, si dans un cas rare, elles sortaient, elles se cachaient entièrement avec les rideaux de leur carrosse ou de leur chaise à porteurs.

Il n*y avait plus qu'à les aimer, comme les religieuses, par la pensée ; et nos chevaleresques devanciers devaient se consoler d'un platonisme presque impossible pour des hommes de chair et d'os, en la forme que M™« d'Aulnoy note sans ménagement, et qui fait, par elle seule, comprendre le nombre excessif des femmes faciles qui cherchaient leur existence dans la capitale. Ce qu'il y a de certain, d'autre part, c'est que les papiers de l'époque qui ne pardonnent à l'occasion aucun des actes déshonnêtes de nones ou de moines, ni les scandales d'aucun couvent, ne dénoncent pas des excès de dames véritables, pendant que ducs, marquis, comtes et chevaliers de tout lignage, nous sont présentés faisant les amoureux, et se donnant des coups de couteaux dans les rues, ni plus ni moins que de simples particuliers. On ne doit pas entendre par là que je pense qu'à l'époque dont je parle, toute dame de qualité était nécessairement réservée ; parce que, sous les mœurs générales d'une société quelconque, soit en bien soit en mal, l'humanité fait toujours des exceptions. Une exception en mal, par exemple, ce fut la princesse d'Eboli, tout au moins avec Antonio Perez,

et une autre grande dame, presque assurément, avec Philippe IL Au temps de Philippe III, il y eut à Valladolid, une marquise de Vallecerrato qui produisit, avec le célèbre comte de Villamediana, des scandales qui paraissent certains. Le Portugais Pinheiro da Veiga les a non-seulement recueillis dans ses notes, mais ils ont encore passé la frontière, et pris place dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, quoique l'événement soit mêlé avec la célèbre et probablement fabuleuse blessure de Philippe IV, que Tanecdotier français attribue à ce même chevalier, ainsi que d'autres faits, notoirement de pure invention. Des soupçons se portèrent sur une duchesse d'Albuquerque, selon M'»« d'Aulnoy, et de Veragua pour d'autres, avec le même roi ; on a murmuré sans doute, sur d'autres dames, à diverses époques; mais si toutes ces choses ont eu lieu réellement, parce que les changements de noms, la narration répétée de mêmes faits, en des temps différents, font que le plus grand nombre méritent peu de foi; le long espace de cent ans, pendant lesquels on suppose qu'elles se sont passées, prouve et audelà même, en pensant le pire, que la règle

générale était différente. D'un autre côté, il paraît incontestable que les grandes dames de la cour usaient, dans leur commerce, de plus de liberté que les dames purement nobles, ou de parents respectables à tout autre titre, et naturellement beaucoup plus nombreuses. Ces dernières étaient sans doute, selon les étrangers, celles qui ne sortaient presque jamais.

Il paraît étrange, cependant, que les femmes à regard desquelles on employait cette galanterie si délicate, que le public trouva aussi naturelle que bien représentée dans les comédies de Lope et de ses successeurs, fussent des femmes de plus ou de moins, et qu'on les traitât, comme le dit M™^ d'Aulnoy dans une de ses lettres « avec autant de respect et de considération que si elles étaient des souveraines ». Mais si on y regarde bien, il n'y a rien d'étonnant que ces amants platoniques de dames du Palais, de nones recluses, ne complétassent leurs chimériques imaginations, en donnant à une femme quelconque, au costume de seiîora, bien quelle ne le fût pas, des droits faciles sur son cœur et sur son épée. Pour moi, il est certain que toute voilée complètement ou à demi voi-

le'e du Prado, se revêtait, aux yeux des chevaliers de cape et d'épée, du charme mystérieux des véritables et très honnêtes dames que les mœurs rendaient invisibles. Ce qui veut dire, en somme, que la singulière passion de D. Quichotte pour Dulcinée, ne fut pas une invention pure, mais une représentation véritable, poussée par Cervantes jusqu'à l'exagération comique, d'une folie de son époque, semblable à tant d'autres de la chevalerie ! Ce qui doit causer quelque pitié, dans ce siècle positif, c'est de voir indignement réalisé, le sublime idéal féminin que des hidalgos si sensibles sur le point d'honneur concevaient dans leurs imaginations exaltées; mais que faire? Tout prouve que les parades publiques de galanterie, les rondes nocturnes, les disputes sanglantes, les protestations singulières d'adoration quise prodiguaient aux femmes d'alors, ne répondaient pas à leur valeur positive, mais à une conception idéale du sexe, conception répandue au moins dans la classe des courtisans ; que Lope se l'appropria avec son merveilleux instinct ; qu'il la poétisa et la prit pour un des fondements principaux de son école. Il n'est pas improbable que ladite

conception idéale, conforme sans doute à l'esprit de toute la nation et acceptée ensuite par Lope, n'ait été vulgarisée par son théâtre, et n'ait converti, l'inclination native des spectateurs pour ce qui était chevaleresque, en une véritable coutume, mode ou passion.

C'est ainsi qu'en tout temps, les mœurs et le théâtre exercent une influence réciproque, ce dernier rendant largement avec usure la semence qu'il a reçue des premiers. Telle est ma pensée pour le cas actuel, parce que ni le familier du Nonce Borghèse, ni le Portugais Pinheiro ne dépeignent la galanterie publique de la cour, avec les couleurs si fines qu'employèrent plus tard Van Aarseens de Sommerdyket M"'° d'Aulnoy, quand le nouveau théâtre avait eu le temps d'exercer toute son influence sur les personnes. La preuve que Lope avait réussi, en Espagne, dans ses conceptions de l'honneur et de l'amour, nous est fournie par le fait qu'à peu de difl"érence près, tous nos auteurs les ont adoptées, même Tirso, le plus malin de tous, pour la généralité de leurs œuvres. Ce fondement idéaliste du théâtre ne passa pas inaperçu pour les hommes de lettres contemporains. D. Luis de Ulloa dans son Papel en defensa de las

comedias castellanas ', niaient qu'elles continssent des turpitudes, et pre'tendaient que « leur style au contraire allait s'en/lant de manière que, plus pour être guindé que pour être bas, il s'écartait de la propriété ; tant il était loin d'être déshonnêle ou grossier *.

Et je ne crois pas qu'on puisse douter que les impuretés de la vie pratique sont celles que ce bon poète donne pour enflées sur la scène, de même que, par le guindé^ il entend, selon moi, ce qui est idéal et supérieur à la vie ordinaire, avec ses imperfections inévitables. En parlant du style des comédies, il n'y a non plus qu'à bien l'examiner pour s'apercevoir qu'il renferme en lui tout le système de composition. Finalement, héritier direct de la chevalerie ou soit de la littérature chevaleresque, l'art dramatique espagnol recueillit et perpétua beaucoup de ses hallucinations et spécialement celle du beau sexe, toutefois il n'aurait pas été possible de voir prospérer une idée pareille ailleurs que là où se trouvaient en réalité des Dulcinées, des chevaliers embebecidos près des dames

I. Obias de D. Luis de Ulloa Pereira. Prosas et vers>s. Madrid, i 674.

de la cour et en présence des reines et des rois.

Il est nécessaire de le reconnaître, cependant, quoique les idées d'où dérivait tout ce bien ou tout ce mal, remplissent encore l'âme de la nation, durant une bonne partie du xvii^ siècle, on remarquait, avant qu'il fut arrivé a la première moitié, les symptômes d'une décadence déplorable ; il ne subsistait plus de tout que l'apparence au lieu de la réalité. Bientôt, et, au moment même où Caldéron rendit à Dieu son esprit sublime, la vérité apparut toute nue. « Ces qualités historiques », ai-je écrit à ce propos, il y a peu de temps, et il ne me paraît pas indispensable de le redire d'une autre manière, « qui surprenaient tant Guillaume Schlegel dans les comédies de Caldéron, quand elles se représentèrent, n'étaient plus qu'une réminiscence mélancolique, un pur idéal réfugié dans Tart et non une réalité vivante ; notre décadence ne s'arrêtait pas à l'état politique, elle embrassait toute la condition morale et sociale. L'esprit des Autos sacra^ mentales restait dans la nation uniquement entier sur tout le passé, vers la seconde moitié du régne de Philippe IV, ou durant la mino-

rite de son fils, époque où florissait principalement Caldéron. Il ne fut pas seul, comme le dit Frédéric Schlegel, le dernier écho, ou plutôt la dernière lueur du rayonnant crépuscule du moyen âge ; mais, avant tout, et plus exactement, le coucher du soleil de notre vieux caractère, du caractère si particulier de cette grande nation de Charles-Quint ou de Philippe II, nation essentiellement théologique, spiritualiste, et véritablement héroïque, quoique quichottesque et chimérique. Caldéron, toutefois, imbu porfondément encore de cet esprit, se peint lui-même, comme Tobserve Lista avec sagacité, plus que les chevaliers de son époque. Mais les nuages enflammés de ce couchant, si brillant de toutes manières, devaient forcément réjouir et enthousiasmer un public qui, tout voisin de la sombre et longue nuit de notre décadence, comprenait très bien ce qui allait lui manquer et ce qui s'évanouissait en lui lentement. Parmi le public de Caldéron on devait compter des vétérans de Nordlingue ou de Rocroy; mais le poète lui-même qui fut, par ses actes, un des rares fidèles au vieil idéal, dut observer, de ses propres yeux, en Catalogne, que si cet idéal s'était conservé

assez longtemps à l'abri des vieux étendards d'Italie ou de Flandres, pour ce qui regarde la terre d'Espagne, il brillait déjà plus dans les comédies fameuses que dans les armées.

Traiter de le ressusciter par elles, fut une entreprise patriotique , mais inefficace ; jamais l'art ne s'élève au-dessus de l'empire des circonstances où il se produit. Notre art dramatique arriva à son apogée, en ces jours où le zèle ardent du Comte-Duc cherchant de jeunes seigneurs pour former des chefs, ne trouva avec les qualités nécessaires que le duc d'Albuquerque, ce soldat, simple volontaire, qui commanda premièrement un bataillon d'infanterie, et finalement des escadres sur mer, toujours avec gloire, et s'il pécha, par hasard, par inexpérience, comme général de cavalerie, à Rocroy, il se comporta là, comme partout ailleurs, « avec les qualités correspondant à son sang illustre » ainsi que l'a consigné un des héroïques vaincus. La comédie caldéronienne arriva à son apogée, souvenir non moins triste !

quand une cité aussi noble que Séville réclamait, comme prérogative d'honneur, que ni ses jurés, ni ses vingt-quatre ne fussent invités à partir pour s'opposer à l'étranger

qui, pour la première fois, depuis de longs siècles, abreuvait ses chevaux dans l'Ebre.

Ah I ce n'est pas douteux, un Espagnol à l'antique, devait, seul, se trouver ve'ritablement dans sa patrie, en assistant aux premières représentations des comédies de Caldéron. Et, peu d'années après, il ne restait de la grande théologie salamantine, dans la profonde casuistique morale et juridique de laquelle ce clerc immortel avait appris sans doute la casuistique de l'honneur, avec laquelle il avait tissé presque toutes ses trames théâtrales, il ne restait plus que les in-folios poussiéreux d'Alcalà ou de Salamanque. Vitoria, Soto et Suarez étaient remplacés, à Tapprobation générale, par le P. Feijoo. »

J'ai pu ajouter et j'ajoute maintenant, que ce savant ecclésiastique, fut, malgré tout, contemporain de Zamora, l'auteur de No hay pla^o que no se cumpla, ni deuda que no se pague; et de Canizares, auteur de El Domine LucaSy poètes qui, jusqu'aux sujets et aux titres de leurs pièces, imitaient aveuglément, chacun de son côté, Lope, Tirso ou Caldéron, et non sans obtenir certainement les applaudissements du public, surtout le second, plus fidèle encore que l'autre, à no-

tre manière dramniique. Luzan lui-même, dont je parlerai bientôt, dul assister, plusieurs fois, en personne, aux triomphes scéniques de ces poètes. Tout cela démontre que le système Je Lope survécut par ses triomphes à l'esprit national de nos jours de grandeur; à nos possessions en Europe ; à nos bataillons invincibles; à la dynastie autrichienne sous laquelle ces bataillons vainquirent ou succombèrent avec tant de gloire; à la métaphysique Je l'honneur et de l'amour dans les mœurs; aux chevaliers de cape et d'épée; à la profonde casuistique théolof>ique ou juridique de Salamanque et d'Alcalà, où les auteurs allaient d'ordinaire chercher leurs inspirations ; enfin, à tout ce qui restait de la vieille Espagne.

E fut donc, et cela devait être, de ses na-r turels auteurs dramatiques que la nar tion prit alors congé le plus difficilement; mais, comment et en quel sens peuton dire qu'elle en prit congé? Y eut-il, par hasard, une époque où les Espagnols les ont entièrement oubliés? Le goût du peuple pour leur théâtre et pour leurs noms, disparut-il avec les écrivains qui le pratiquaient? Telles sont les questions dignes d'examen que je veux traiter ici, sinon avec tous les détails nécessaires, du moins avec tous ceux que permet la circonstance, d'autant plus que je n*ai pas été exempt d'erreur à ce sujet, jusqu'au moment où une investigation plus sérieuse des faits m'a renda.lQ vérité plus pa-

tente. 11 est certain qu'à partir de Canizares, des poètes manquent à l'école, et, sous ce point de vue, on pourrait dire que cet état de langueur s*est prolongé jusqu'à nos jours, Mais, quand prétend-on, malgré cela, que cette école est tombée dans la disgrâce, soit auprès de notre public, soit même, si Ton veut, auprès de notre critique générale ? Ceux qui parlent ainsi donnent pour date à cette contre-révolution complète , la publication de la Poétique de Luzan, et ils la supposent consommée, à la fin du xviii® siècle et au commencement du siècle présent. On leur donnerait raison, si l'on se contentait de lire les écrits divers qui, durant ces années-là et les années suivantes, confondent nos vieilles comédies avec le détestable répertoire des traductions ou des imitations ridicules qui ont presque élevé au grade de chef d'école, le malheureux Comclla, et fourni l'occasion principale à la mordante satire du Caféy et aux protestations de toute la classe cultivée en Espagne. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'agit de choses très différentes; en effet, si quelques-uns ont censuré notre théâtre national, on en a toujours parlé avec respect. Luzan lui-même a poussé parfois à

l'excès les louanges de Caljéron, et cependant, ce critique, qui avait résidé à Paris, un assez grand nombre d'années et s'y était nourri du classicisme français, ne se contentait pas des rigueurs de Boileau. Si ce dernier, par exemple, voulait

Qu'en un lieu.^wV;! un jouf\ un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli,

Luzan exigea ensuite que* l'action dramatique ne durât pas même un jour, mais seulement trois ou quatre heures, par une interprétation erronée du comput du temps d'Aristote. Malgré l'autorité que donnait à ses principes, dans TEspagne de Philippe V, le fait de les avoir acquis de première main, en France, auprès des plus grandes autorités du siècle de Louis XIV; nonobstant les succès de la Poétique^ parue en lySy, ces principes, en ce qui touche à la vérité éternelle de l'art, restèrent longtemps , beaucoup plus longtemps qu'on ne pense d'ordinaire, à dominer dans notre théorie dramatique : ce ne fut ni durant la vie de Luzan, ni après. L'année suivante, le Diario de los Literatos de Es' pana^ Tunique journal de ce genre jusqu'à-

lors parmi nou^. et jouissant d'une grande autorité, parce qu'indépendamment de l'excellent humaniste Salafranca , son fondateur, les deux frères D. Juan et D. Tomas Iriarte y écrivaient, et qu'il était directement protégé par le Roi, protection qui ne l'empêcha pas de succomber sous l'hostilité enragée des écrivains qu'il critiquait, ce journal publia un très savant article condamnant les exagérations de Luzan, relatives h l'unité de temps^; article où l'auteur déplore aussi l'aigreur des censures de Luzan contre Lope, en qui le journaliste reconnaît un illustre auteur dramatique. Il réfutait également les arguments du nouveau donneur de préceptes qui, d'accord avec les critiques étrangers, blâmait nos comédies du mélange qu'elles contenaient de l'héroïque et du comique; il soutenait que ce mélange était autorisé par ce que la vie offre en réalité de triste et de ridicule, et même par l'exemple propre des auteurs grecs et des auteurs latins. La prétendue unité du sujet qui portait à quatre le nombre des unités dramatiques, unité la plus vigoureusement défendue par les pseudoclassiques, le journaliste l'appelle, non sans persiflage, tttiité d'espèce y soutenant ainsi

d'une manière inespérée, la plus grande des différences, qui sépare du classique italienfrançais, non seulement notre vieux théâtre, mais encore notre théâtre contemporain; à savoir, l'acceptation du drame à la fois tragique et comique, qui ne peut se classer ni au nombre des tragédies pures, ni des comédies pures. 11 ne peut certainement pas passer pour un partisan de Luzan un journal qui, traitant plus loin d'Alarcon et de sa comédie la Crueldad por el honor, le déclare en termes formels « un de ces heureux génies qui ont donné des lois à la comédie espagnole, et qui a laissé une mémoire vénérable parmi celles des premiers maîtres de l'art dramatique ». On voit donc que, sur ce point, la Poétique de Luzan n'inaugura aucune véritable contre-révolution.

Douze ans après l'article du Diario , sa doctrine avait déjà porté tous ses fruits. Aussi les opinions contraires à Lope que ce livre contenait s'étendirent par les classiques à Caldéron, comme le demandait la logique, et poussèrent h l'extrême l'iniquité de leurs censures. Celui qui en cela remporta la palme, ce fut l'érudit D. Blas Nasarre, déjà cite, homme sans doute candide et capricieux. Il

en donna une preuve en se montrant Tadmiratcur de tous nos auteurs dramatiques du XVII® siècle, mais en exceptant, pour sa part, de ses éloges, Lope et Caldéron. Il traita le premier de rien moins que de odioso hèresiarca 6 corruptor de la dramdtica espanola, et il ne reconnaissait .dans le second qu'un esprit supérieur, totalement mal dépensé à des pièces absurdes ou ridicules. La vérité est, cependant, que dans d'autres comédies de son temps, plus régulières que celles de ces souverains auteurs dramatiques, et particulièrenient dans les comédies d'Alarcon et de Moreto, on trouve un même système, une égale violation des règles classiques, les défauts généralement communs, voilà pourquoi l'admiration de Nasarre pour les uns ne s'apitoyait pas sur les défauts des autres. L'épithèie de candide ne convient que trop à ce critique, pour avoir supposé que le désordre des dernières comédies de Cervantes avait pour objet de dégoûter le public du désordre que Lope avait introduit. Mais le bon Nasarre arriva au comble de l'égarement quand, dans le prologue des comédies et intermèdes de Cervantes, il mit en parallèle le mérite dramatique de ce dernier

et le mérite de Lope. Le compatriote et le sectateur de Luzan joua de malheur dans une si grande entreprise qui, à ce qu'il paraît, ne lui coûta pas moins que la vie.

Une année ne s'était pas encore écoulée qu'il parut contre ledit prologue une feuille intitulée : La sinra:çon impugnada y Beata de Lavapïes^ remplie de sel caustique, qu'un certain partisan de notre vieux théâtre répandait cruellement sur le critique. Mais ce qui combla la mesure et lui occasionna l'étouffement dont il mourut, selon Huerta, ce fut le livre publié, au commencement de 1 75 1 , sous ce titre : Diseur so critico sobre las comedias en favor de sus mas famosos escri^ tores^ ouvrage plus étendu et plus achevé, du même auteur peut être que celui de La Beata^ bien que je manque de données pour l'assurer. J'ai sous les yeux le susdit Discurso critico^ dédié certainement à la marquise de laTorrecilla qui brillait beaucoup à Madrid, à cette époque, et bien qu'on eût l'intention de le faire passer pour anonyme, en déguisant soigneusement, du moins dans mon exemplaire, le nom de l'auteur, il résulte d'un examen attentif du prologue, imprimé à la fin, que Tauteur n'était autre que D.

Tomas de Erauso y Zavaleta. Peu de livres de ce temps sont aussi bien écrits, il n'y en a peut être aucun qui le soit avec une critique aussi ferme et aussi mordante, sans tomber dans les grossièrete's employées par d'autres, à cette époque. Le pire de tout fut que l'exagération extravagante de Nasarre, sur le mérite que pouvait atteindre Cervantes, tant comme auteur dramatique que comme donneur de préceptes, fournit au nouveau critique l'occasion de perdre tout respect à son égard et de le traiter très injustement*. Le livre est écrit, du reste, sous

I . En parlant des comédies de Cervantes^ Erauso disait ; u On ne peut les lire sans inquiétude pour rorcille et même pour i*entendement. Dans le peu que j'en ai vu, je n'ai trouvé ni vivacité, ni harmonie, ni conception supérieure, ni autres ornements que la délicatesse du génie produit dans les œuvres poétiques. Les expressions dont se sert Cervantes sont trop simples, molles et humbles, mais le plus souvent dans la bouche de personnes qui n'ont pas ces qualités. Il s'explique avec des tournures et des phrases qui ne sont plus de son temps, et finalement ses inventions sont dénuées d'apparat et proposées avec une âpre faiblesse, etc. » En voyant traiter ainsi la langu.*, le style, et le génie même d'un Cervantes, tous ceux qui se sentent mal jugés dans les polémiques peuvent se consoler facilement. .Mais l'exemple fut contagieux et un autre écri •

forme de conversation, dans laquelle intervient une dame instruite, discrète, quoique non exempte du péché de mauvaise foi. Celte œuvre de polémique vante de toutes manières la supériorité qu'obtenaient encore les idées esthétiques de l'école de Lope sur la doctrine exotique française, alors qu'il n'y avait, en Espagne, dans aucun des deux partis opposés, personne qui pût, pour le savoir, se comparer à leur auteur. Le coup fut des plus rudes pour le parti des pseudo-classiques. Quand succomba l'infortuné Nasarre discuté, ridiculisé, tant et plus que dans sa doctrine, pour son style, sa grammaire, son

vain, nommé D. Gonzalo Xarabu, le traita iiussi avec un singulier dédain, dans le prologue qu'iJ plaça, en 1762, au commencement de la défense que le P. Vlanuel Guerra composa pour sa propre approbation théologique du théâtre de Caldéron, approbation mise en tête des p.-emières collections de l'immortel auteur dramatique, défense intitulée ; Apelacion al tribunal de los dodos. «Cervantes, dit Xaraba, écrivit jusqu'à douze comédies qui n'ont nulle part ni piquant ni sel *. Cette inimitié contre Ccrvan'ès, en ce qui touche surtout à ce que nous admirons le plus aujourd'hui, c'est-à-dire, sa grâce et son style, a continué de s'accentuer, chez certains critiques, jusques vers la fin du siècle dernier, malgré les belles et fréquentes cJiiions qu'on a faites du Quichotte,

érudition, sa capacité critique et jusque chez les auteurs qu'il exaltait, il ne resta plus en campagne, pendant un assez grand nombre d'années contre notre théâtre national, que les Italiens et les Français qui le jugèrent souvent avec ignorance, tant les écrivains d'une juste célébrité, comme Voltaire ou le Napolitain Signorelli, que la multitude de leurs compatriotes respectifs. L'abbé Lampillas répondit aux Italiens qui depuis longtemps, y compris l'éminent Tiraboschi, faisaient d'ordinaire chorus avec les Français.

Sa réponse fut spirituelle et énergique, mais sans avoir toute la force de raison et le savoir indispensables. Contre les Français et contre les littérateurs espagnols qui les suivaient, celui qui entra immédiatement en lice fut l'homme auquel on aurait pu penser le moins, c'est-à-dire, D. Vicente Garcia de la Huerta, auteur d'une tragédie où les unités sont observées avec une telle exactitude, qu'on en trouverait à peine une autre qui l'égale, d'après ce que dit avec raison Sempere y Guarinos; pièce qui passait, en outre, à cette époque, à cause de ses mérites divers, pour la meilleure de l'Espagne en son genre.

Un tait des plus curieux, en vérité, c'est

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que, dans la plus dure des diatribes de ce vindicatif nouveau champion contre les transpirénéens, diatribe qui fût sans doute celle qu'il adressa à Racine pour son Athalie^ où il en vint à dire de cette tragédie célèbre que no debiô salir de la privada representacion de un colegio de nihas^ il se trouva d'accord avec Voltaire et d'Alembert, pour le jugement au fond et jusque pour les phrases, comme on Ta su récemment. « 11 y a longtemps, écrivait, dans une circonstance, le premier au second, que je suis de votre propre avis sur Athalie qui pour moi n'a jamais été qu'une très belle tragédie de pensionnaires ». L'irrévérence de Huerta, tant relevée alors par les partisans exclusif de l'art français, mérite, donc, une excuse. C'est précisément pour répondre aux ennemis de Lope, de Caldéron et de ceux de leur école que Huerta forma, en 1783, sa collection des vieilles comédies, l'orna d'un prologue où il écrivit ce qui précède et n'épargna personne d'une opinion contraire. Le poète irascible dont je parle était le dernier de ceux de son siècle qui sut donner une intonation châtiée au romance castillan, et loute sa versification s'ajuste, en général, aux moules traditionnels. Espagnol avant

tout, le grand triomphe qu'il obtint dans la trage'die classique ne put donc arracher de son âme Tardent amour qu'il professait pour la scène nationale ; et cela, avec cette particularité, que celui qui essaya de rivaliser avec Racine par sa Raquel et son Agamenon vengado; avec Voltaire, par sa traduction de Zaira ou Xaira^ n'écrivit aucune œuvre dans le genre qu'il défendkit. Huerta était aussi très loin de manquer de mérite comme critique. Il connaissait bien Tart dramatique, et avait sur lui des vues plus larges que la généralité des rédacteurs de préceptes et des poètes contemporains; si, dans le feu du combat, il traita Corneille et Racine avec injustice, jamais, on peut le dire pour son excuse, cette injustice ne fut plus grande que celle qu'on pratiquait d'ordinaire, en France, contre tous nos auteurs.

Quand Huerta écrivit, la doctrine critique française était arrivée à son apogée en Espagne. A peine eut-il publié son prologue, que divers contradicteurs lui tombèrent dessus ; à leur tête s'était mis le magistrat et jeune poète, D. Juan Pablo Forner, poussé moins par fanatisme de secte que par son esprit querelleur. Les choses vues de la distance où nous som-

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mes, tout l'avantage de la pole'rnique apparaît du côté du premier, quoique son adversaire le devançât en adresse. Ni l'agilité dialectique, ni l'agréable flexibilité de style de ce dernier, ni sa vaste érudition, merveilleuse pour un homme qui mourut à Tàge de trentehuit ans, laissant des travaux d*un caractère si varié et tous très estimables, tout cela ne fut capable de lui obtenir d'autre triomphe que celui de mettre en ridicule la rage avec laquelle son adversaire disputait incontestablement, adversaire qui lui fournit ainsi l'occasion de se montrer défenseur sympathique de la mémoire de Cervantes et surtout de celle de Mayans, véritablement calomniée par Huerta qui n'eut pas le temps de se repentir du péché, comme l'eut Gallardo dans un cas identique.

Quoique la démangeaison d^écrire portât facilement Forner à prendre part dans une aventure quelconque, il était incapable d'une basse rivalité, et il aimait le chef de nos classiques, D. Leandro Moratin, autant qu'en vint à le détester son ami intime, D. Pedro Estala, bien que ce ne fut pas pour des motifs littéraires, comme on le lit dans ses lettres. De très bonne foi, sans doute, Forner

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professait le classicisme dramatique de Tauteur du Café; il écrivit même, conformément à lui, pour la scène, sans plus de fortune, en vérité, que ses amis Jovellanos et Mélendez.

Rien, par conséquent, de singulier, à ce que ce jeune audacieux prit contre Huerta la défense de Racine et de Molière; mais quel fanatisme de sectaire devait éprouver malgré tout une personne qu'Estala choisit pour confident et conseil d'une certaine Apologie de notre théâtre, qui laissait bien loin en énergie celle de ce poète ? Parce que, avec plus de savoir et de sens critique que Huerta, Estala le surpassa facilement dans l'entreprise commune. Il disait à Forner dans une lettre autographe que je possède, écrite le 16 novembre 1792, et se rapportant à ce travail ' : « Je démontre avec la plus grande évidence que la vieille tragédie est essentiellement distincte de la tragédie moderne par son objet, sa conduite et par presque toutes ses circonstances. Cette première vérité dé-

I . Je dois cette lettre, comme les autres que je cite et d'autres documents intéressants, à la g<^nérosilé de D Luis Villanueva qui a eu la bonté de me les donner, il y a peu de temps, en souvenir de nos vieilles et constantes relations avec la famille de l'illustre Forner.

montrée, j-e passe à prouver que la tragédie moderne est une invention de Pierre Corneille, pour tout ce qui tient à la disposition matérielle ; que, pour le reste, c*est une invention des Espagnols, ce que je confirme par le Cid ; et je fais voir que ce n'est pas une imitation, mais un ip\i\g'iat des Mocedades del Cid de Guillen de Castro. J'examine ensuite très longuement les prétendues perfections de la tragédie française : je démontre l'argutie des deux unités de temps et de lieu, invention descritiquesde Corneille, que les anciens n'ont ni connue, ni dû connaître, excepté dans un certain sens ; je démoatre la fatuité de la prétendue illusion, en faisant voir qu'elle ne peut ni ne doit avoir lieu dans les œuvres d'imitation; je me moque de la division en cinq actes, et voilà par terre tout l'édifice de la gloire théâtrale des Français, et solidement défendue la nation espagnole, pour un temps que n'ont pas connu jusqu'à présent ni les Huertas, ni les Lampillas... Ce principe établi, je passerai à démontrer que toutes les comédies modernes, depuis la restauration des lettres, sont des compositions fastidieuses dans lesquelles, avec la prétention d'imiter les anciens, on n'a su tirer d'eux que

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la lie ; jusqu'à ce que les Espagnols, prenant une nouvelle direction, ont enseigné à faire des drames qui peignent les mœurs modernes, s'écarlant des mesquines imitations de l'esclave, du rufian, du fils perdu et puis retrouvé, etc., qui n'enseignaient rien et ne servaient qu'à endormir. C'est de ces comédies espagnoles que Molière a appris ; il le confesse, et le nierait-il, on le voit d'une manière palpable dans ses œuvres. » Peut-on en dire plus? Or Estala, qui, dans mon opinion, était le plus grand critique espagnol de son temps, florissait entre le dernier tiers du siècle passé et les premières années du siècle présent. Rien n'est encore plus singulier, dans son genre, que le témoignage qu'il donna lui-même, un an après, de la défaveur où était encore alors le système français en Espagne, comparé au système national. Dans l'excellent prologue qui accompagne sa traduction de V Œdipe roi de Sophocle ', il dit ce qui suit : « Comme la doctrine des unités est si facile à apprendre, il n'y a pas de pédant qui ne la sache par cœur, et c'est cette misère qu'on en est venu à appeler rè-

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