ACTE II, SCÈNE V
DON rtDM.
Mon ami, je vous en conjure, ne me parlez pas de comédie! (il s'assied.) Voilà bien le plus terrible moment que j’aie |>assé depuis une foule de mois.
DON ANTONIO, prenant place À rrité de lui.
Que vous est-il donc arrivé?
DON PÈDRF. .
Ce qui m’est arrivé ! C’est que, grâce à votre sage recommandation, j’ai d’abord été forcé d’avaler le premier acte presque en entier, et , par-dessus le marché, une tonadille où des farces insipides luttaient avec des chansons grivoises, comme c’est la coutume. Enfin, j’ai trouvé une occasion de m'esquiver, et je me suis hâté de la saisir,
Mais quant au mérite de la comédie même... ?
DON PÈDBE.
Jamais ragoût plus abominable ne s’est offert sur le théâtre depuis que les muses de galetas se chargent de l'alimenter. Aussi ai-je fait le serment qu’on ne m’y rattraperait de ma vie. Les tissus de sottises ne sont point pour moi un stimulant de gaieté : loin de là, loin de là!... Certes, Dieu m’est témoin que je préfère, même au hasard, une de nos vieilles comédies, quelque défectueuses qu'elles puissent paraître. Oui, je vous l’accorde, ces vieilles pièces jurent contre les règles, et souvent contre les lois de la raison. Mais cette licence et ces extravagances sont filles du génie, et non de’ la stupidité. Sans doute ces comédies renferment des défauts énormes; mais, au mi-
m\ LA COMÉDIE NOUVELLE , OU LK CAFÉ.
lien de ces défauts, éclatent parfois de si vives étincelles (pie, morbleu! elles suffisent pour éblouir et pour ébranler le spectateur, qui oublie et pardonne sur-le-champ toutes les taches qui d’abord avaient offusqué ses regards. Et maintenant, mon ami , comparez aux anciens auteurs la tourbe des écrivailleurs de nos jours; et dites-moi si vous n’aimez pas mieux Caldéron , Solis , Rosas , Moréto , lorsqu’ils divaguent franchement , que ces messieurs lorsqu’ils prétendent parler raison !
DON ANTONJO.
La réponse à faire est si évidente , seigneur don Pèdre, que je n’ai qu’à m’incliner devant vos idées. Mais, voyons, le peuple, ce pauvre peuple, supporte-t-il héroïquement cette effroyable caricature de pièce ?
Pas si héroïquement que l’auteur le voudrait; car plus d’une fois il s’est élevé, des flots du parterre, un grondement sourd, précurseur de l’orage. Bref, le premier acte a fini fort à propos ; mais je ne me hasarderai point encore à pronostiquer le sort du chef-d’œuvre. Allez, don Antonio, quoique le public soit largement accoutumé aux choses les plus absurdes , pourtant des énormités comme celles d'aujourd’hui n’ont jamais frappé ses oreilles.
DON ANTONIO
Est-il possible, monsieur!
DON PÈDRE
Oui, c’est vraiment à n’y pas croire. Pour toute