ACTE I, SCfcNE IV. s:i
m'avez donné : retranchez-en la moitié, il reste six mille; pas un de plus. •
LA TANTB MONIQUE.
Je le sais.
DON PÈDRE
Eh bien , allez-y bravement. Cet argent est le v<\tre, et si vous voulez le tout, ma foi, cela vous regarde.
LA TANTE MONIQUE
Non, pas le tout, mon frère. Je ne vous demande que cent doublons.
DON PÈDRE
11 y a donc une véritable urgence ?
LA TANTE MONIQUE
Monsieur mon frère, sachez qu’il me les faut, et que je ne tiens en aucune manière à vous rendre compte du quand , du comment, ni du pourquoi.
• ' DON PÈDRE
Cependant je soupçonne fort que vous désirez m’en fairé part.
LA TANTE MONIQUE
Moi, vous en faire part? Détrompez- vous.
DON PÈDRE
Vous ne voulez pas? Eh bien ! n’en parlons plus.
LA TANTE MONIQUE
Il serait par trop risible , cet argent m’appartenant , • d’être obligée , chaque fois qu’il m’arrive ’ d’en dépenser un peu , de vous demander et l’argent et la permission !
■m ; LK BARON.
don cèdre. . .. ,
- Vous ave/, raison. i
LA TANTE MONIQUE
' Car ce que vous cherchez , vous , c’est de nous tenir en tutelle. La plaisanterie est bonne !
DON PÈDRE
Sans doute. Et vraiment, se peut-il imaginer un rôle plus ridicule que de vouloir diriger une veuve, si pleine de verdeur, d’une si haute expérience, et qui s’affuble de palatines et de jupes de soie?
LA TANTE MONIQUE
Ah çà , je ne pourrai donc plus mettre ma toilette, lorsque cela me plaira ?
DON PÈDRE
Comment donc! La seule chose qui m’étonne „ c’est de la voir ressusciter au grand jour, après être restée pendant un demi-siècle à pourrir dans le coffre.
LA TANTE MONIQUE
Puisque je l’ai , c’est pour l’user.
DON PÈDRE
Résolution fort sage , d’autant plus que les mises distinguées et les parures conviennent merveilleusement à une dame qui a l’honneur de loger chez elle un baron tout entier.
LA TANTE MONIQUE
Vous y êtes, et je comprends à ravir vos allusions. Uni, monsieur, je loge un baron, et il ne lui
A CT K 1, SCÈNK IV.
en coûte pas deux raaravédis1 pour manger et pour coucher ici. C'est moi qui fais les honneurs, et je voudrais les lui faire si splendidement , que , loin de sentir des privations, il ne regrettât ni sa belle demeure, ni son luxe, ni ses trésors.
dos pêdhe.
Ses trésors...! Le pauvre baron! Quelle mauvaise étoile a donc réduit Sa Seigneurie à élire domicile à lllescas? De quelle peste sont morts ses laquais? Sur quel versant s’est brisé son carrosse ? Quel abîme a englouti son fusil de chasse et sa bandoulière? Quels bohémiens l’ont dépouillé de ses bagages? Que de malheurs il a dû éprouver, pour nous être tombé ici sans chapeau ni chaussettes! Ne pourriez-vous pas éclaircir mes doutes à ce sujet ?
LA TANTE MONIQUE
Il ne tiendrait qu’à moi.
i>on pêdhe .
Mais , finalement , me laisserez-vous en proie à cette incertitude?
LA TAJjTE MONIQUE.
Oui ; pensez là-dessus ce que bon vous semblera , peu m’importe.
DON PÊDRE.
Avouez-le , Monique ; la , plaisanterie à part, n’estce pas que c’est un grand seigneur?...
1 Dans le texte il y a un ochnvo; c'est le double du omrnveih, qui lui-même est la trente-quatrième partie du rrnt.
• ... LA TANTE MONIQUE-
De la première neblesse d’ Espagne. 1>‘S cours étrangères en font le plus grand cas; il est allié à toutes tes maisons ducales...
DON PÈDRE. ' - •
Peste !
LA TANTE MONIQUE. «,
Et. il descend en droite ligne de je ne sais plus quel roi.
l>ON PÈDRE.
Voilà ce que j’appelle des parents !
LA TANTE MONIQUE
Si vous le fréquentiez, mon frère, vous verriez quelle conversation est la sienne, combien il est aimable, affable, charmant pour chacun, et désintéressé !
DON PÈDRE. '
Oh ! cela, c’est dans le sang.
LA TANTE MONIQUE
Mais cè pauvre gentilhomme... le ciel tn’ést témoin., ^lorsqu’il vous conte ses disgrâces...
DON PÈDRE
Quelles disgrâces? * ■
C’est à fendre le cœur à des pierres. Il était gou- ' verneur, je crois, de Genève... enfin, c’était dans les Indes; et un comté, frère d’une duchesse, belle- . sœur d’un sien cousin, un vrai brigand, une mauvaise langue finie, l’a mis mal avec le roi.
ACTIi I , SCÈNE IV. 441
DON PÈDRE
I>> scélérat !
la tante moniqi k .
Et, grâce à ces affreuses calomnies, il se voit forcé de voiler sa grandeur, et de chercher un refuge où la fortune le pousse. Mais Dieu voudra que la vérité se fasse jour, et alors... En attendant, mon frère, si vous saviez tout ce que j’ai d’obligations à ce bon seigneur ! Il me laisse lire toutes ses lettres; et comme plusieurs lui viennent, en langue étrangère, de France et même de plus loin que la France , afin que je puisse apprécier leur contenu, il a la générosité de me les traduire en espagnol. Il faut voir ce qu’on lui écrit !
DON PÈDRE
Quoi donc ?
LA TANTE MONIQUE
Quoi ! des choses superbes !
IION PÈDRE.
D’honneur !
On lui dit de se rendre à Londres ou en Angleterre, et que le roi de ces pays-là lui donnera beaucoup d’argent et de biens-fonds... Mais lui il refuse de quitter l’Espagne.
DON PÈDRE
Bah ! c’est tout à fait contraire à ses intérêts. Pourquoi ne va-t-il pas sur-le-champ se mettre en possession de toutes ces richesses ? Que peut-il atten-
LE BARON
Ui
dre ici ? qu’uu beau jour, dans une des ruelles du village, on le reconnaisse, on l’empoigne, et on lui coupe la tète, en le prenant pour ce qu’il n’est pas ?
LA TANTE MONIQUE
Par exemple !... D’après les dernières nouvelles , ses affaires se présentent sous un meilleur aspect , et il espère avant peu prouver son innocence d’une manière si évidente, que l’auteur du gtfet-apens sera, je présume, expédié à Ceuta '.
DON PÈDRE
Voilà qui est du dernier naturel. Mais, dites-moi, pour en venir à un autre sujet qui nous intéresse davantage et qu’il est opportun de traiter, ditesmoi, que faisons-nous de votre tille ?
Rien.
DON PÈDIIE.
Rien ? Mais vous allez la marier avec Léonardo, je pense ?
LA TANTE MONIQUE
Non, ce n’est pas mon intention.
DON PÈDRE
Qu’entends-je! Pourquoi la girouette a-t-elle tourné ?
LA TANTE MONIQUE
Pai ce que...
1 Au* Présides, sur la cote d’Afrique.