SCÈNE VIII
DON ROQUE, ISABELLE
DON ROQl'E.
Ce Muiïoz... quelle malédiction!
DON A ISABELLE
Mais ce qui me surprend le plus, ce sont ses reparties.
DON ROQUE
Il est fait comme cela. (A part.) Elle ne peut pas le sentir, parce qu’il est vieux. (Haut.) Allons, donnemoi ma perruque. Cette robe de chambre et ce bonnet, mels-les là, afin que je sache, en rentrant à la maison , où les retrouver. Hier, j’ai passé ma matinée presque entière à courir à la recherche de mon cher bonnet; car madame ma sœur me l’avait serré, et si bien serré qu’elle ne se souvenait même pas où elle l’avait posé. Toujours chaque chose à sa place !
DONA ISABELLE
Le carton de la perruque, je ne le trouve point.
DON ROQUE
Bonté divine! Le voilà sous le secrétaire. Doucement donc! ne le laisse pas tomber. Vite, prends mon bonnet! Où t’ai-je dit de le mettre?... Allons, c’est bien. Cherche-moi dans le coffre une veste ‘
1 V/iupa : c'est une espece de veste ou plutôt un grand gilet a manches , qui se porte sous l'habit.
LE VIEILLARD ET LA JEUNE FILLE
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verte, à boutons d’argent, et un habit gris clair. Apporte tout cela. (Isabelle sort par la gauche. Don Roque, ea manches de chemise, se promène le long du théâtre.) Jeune fille,
jeune fille!... hélas, Seigneur! Et le pis, c’est devoir ce don Juan qui ne bouge pas. I)e cette façon , c’est inoi qui pars , et ils vont demeurer en tête à tête. Eh bien, cela marche d’un bon pas! Il ne me restait que Munoz, et Mufioz a la cervelle montée contre son maître. Dieu sait pourquoi!... Ma petite Isabelle, finiras-tu?
DOSA ISABELLE , arrivant avec les habits.
C’était tout sens dessus dessous.
DON ROQUE
Il faut dire aussi que tu n’es pas encore entièrement au fait du ménage, ni des endroits où se posent et se serrent mes vêtements... Ah! si tu l’avais Vue , elle !... (Il s'habille à mesure, assisté par sa femme. ) Oll ! * c’était une tout autre chanson alors, du temps de ma défunte Nicole! Quelle ponctualité, quel ordre! c'était une femme charmante. Et quoique au fort de la jeunesse, puisqu’elle touchait à peine à ses quarante ans au moment du trépas, jamais, non jamais, la pauvre créature n’eut même l’idée...
DO.NA ISABELLE
Est-ce que vous sortez seulement avec votre habit?
DON ROQUE
Non, mille fois non! d’autant plus qu’il fait un air vif à vous glacer le corps... Oh ! elle vous les au-
Digilized by Goçgl
ACTH I , SCÈNE Mil. 33
rail hii*n reçus, les galants! Elle n’était pas comme ces dévergondées. . . Nicole me... ! plutôt la mort !
IIO. N A ISABELLE.
Dois-je apporter le manteau à manches 1 ?
BON ROQUE
Comment?
DONA ISABELLE
Si vous désirez que j’apporte votre manteau à manches?
DON ROQUE
Le pardessus *.
DONA ISABELLE
Très-bien; c’est ce que je demandais,
DON ROQUE
Il fallait voir comme elle était âpre à la lâche ! (Isabelle se meta lui brosser son habit.) De la vie, elle ne quittait le travail. Oh! c’est la vérité pure. Et mes deux autres : la Pacha * et la Manolita **! c’était à qui serait la plus ferme sur son honneur. Leur rhari , ce fut leur unique pensée. Après cela , elles étaient si bonnes chrétiennes !
DONA ISABELLE , à part.
Que Dieu me donne du courage! mon sort est affreux !
(Elle s'éloigne par la porte de gauche.)
* El capote, espece de manteau plus étroit que la capa (manteau à l'espagnole), et garni.de manches qu'on laisse tlottcr.
* El redingote, manteau plus étroit encore que le précédent , et avec des manches larges.
* Pacha, Paca, Françoise.
** Féminin formé de Manolo, Manuel.
LE VIK1LLARD ET LA JEUNE FILLE
DON ROQCE.
Si cette petite a une ombre d’intelligence, elle doit deviner à quelle adresse vont mes allusions; et si elle les saisit, il s’ensuivra sans difficulté...
(Isabelle réparait avec le manteau désigné par don Roque, et elle l’aide a le paiser. )
DONA ISABELLE
Vous manque-t-il encore quelque chose?
DON ROQIE.
Non, c’est complet. Veille à ce qu’on nettoie cette salle. Puis, qu’on range avec ordre ces meubles! En vérité, je ne comprends pas ma sœur. Après avoir eu sous les yeux l’exemple de Manolita, la propreté en personne! Oh! quand Iule voudras, tu pourras demander à Béatrice si ma troisième ne tenait pas tout ici luisant comme de l’argenterie ! C’était une maîtresse femme, je te le jure, celle-là !
( Il entre dans le bureau. )