SCÈNE II
DIDIER, ADELGHIS.
DIDIER
Adelghis, quelle pensée était la tienne? Voulais-tu donc Pavie tout entière pour témoin de notre honte, et comme à une fête inviter la multitude perverse au spectacle de nos douleurs? Ils vivent encore, l'as-tu donc oublié? Ils nous entourent, ceux qui soutenaient le parti de Ratghis, quand il osa me disputer le trône. Ennemis cachés, jadis ennemis déclarés, ils sont là, et l'abattement de nos fronts est. leur consolation et leur vengeance.
ADELGHIS.
0 prix amer d'une couronne ! ô condition des rois plus triste que celle des sujets ! s'il nous faut craindre jusqu'à leur regard, cacher notre front de peur de rougir, et s'il ne nous est pas permis d'honorer, à la face du soleil, l'infortune d'une créature adorée!
DIDIER
Quand le châtiment aura égalé l'outrage, quand la tache aura été lavée avec le sang, alors, dépouillant les vêtements de sa douleur, ma fille sortira de l'ombre; vraiment alors fille et sœur de roi, elle lèvera au-dessus de la foule idolâtre son front beau de gloire et de vengeance, —et ce jour n'est pas loin; l'arme qui doit le frapper, je la tiens, et c'est Charles lui-même qui
l'a mise en ma main : la veuve infortunée de ce frère, dont ses artifices iniques l'ont fait le successeur, cette Gerberghe qui nous a demandé un asile et qui s'est réfugiée avec ses fils à l'ombre de notre trône. Ces fils, nous les conduirons aux bords du Tibre, et pour cortège ils auront une armée. Nous commanderons au souverain pontife de sacrer ces têtes innocentes, et de prononcer sur elles les paroles qui donnent un roi aux Francs. Ensuite nous les porterons sur la terre franque où leur père fut roi, où ils ont une foule de partisans, où dans mille cœurs sommeille, mais n'est pas éteinte, la haine contre l'injuste usurpateur.
ADELGHIS.
Mais la réponse d'Adrien peut-elle être douteuse, de cet Adrien qui, uni à Charles par tant de nœuds, ne lui fait entendre que la voix flatteuse des louanges, la voix d'un père qui bénit? La victoire, l'empire, la gloire, la haute faveur de saint Pierre, il lui promet tout, pour lui demande tout au ciel. En ce moment même, il accueille ses envoyés, et contre nous sans doute il implore son secours; ne va-t-il pas étourdir encore le sanctuaire et le monde de ses plaintes contre nous, au sujet de ces villes enlevées?
DIDIER
Eh bien ! qu'il refuse, par là il se déclare notre ennemi; alors finit cette éternelle et fastidieuse guerre de reproches, de messages et d'intrigues, et commence enfin celle des épées; qui pourrait alors douter de la victoire? Ce jour, après lequel nos pères ont en vain soupiré, c'est à nous qu'il est réservé; Rome est à nous; et, se ravisant trop tard, suppliant, mais en vain, désarmé pour toujours du glaive terrestre, Adrien retournera à ses saintes études; roi de la prière, seigneur