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ET LES ITALIENS FORMAIENT UN MÊME PEUPLE

Deux et quelquefois plusieurs nations vivant sur le même sol, et divisées d'intérêts, de langage, de mœurs et en partie de lois, tel est le phénomène que présenta presque toute l'Europe après les invasions et les établissements des barbares. Tant que la conquête ne fut pas pleinemen consommée, les indigènes et les agresseurs vivaient entrej eux dans l'état de guerre; mais lorsque la guerre propre ment dite fut terminée par l'assujettissement des premiers^ les relations entre les deux peuples durent prendre, d toute nécessité, un caractère permanent, et même léga en un certain sens» Ces relations, fondées en tout lieu suri un fait identique, la conquête, et en même temps diversement modifiées par une foule de circonstances locales, ne

1. Murât. An. 774,—Giannone, ht. et©., lib.V, cap. 4.— Carîi Ântichl It. p. III, pag. 224. — Zanetti, del Regno de' Longobardi, lib. VI, p. 6.8^ Antich, Lcmgob.-mil. Diss. I, par. 57 et d'autres auteurs.

pouvaient manquer de produire un large développement de la nature humaine, nouveau, varié, caractéristique, et de donner au cours de la société un mouvement particulier et digne d'attention ; partant ces relations devraient être une source féconde de découvertes et de connaissances. Et c'est là, cependant, un des points les plus obscurs, les plus ignorés, les plus négligés de l'histoire. La plupart des chroniqueurs du moyen âge ne racontent que les événements principaux et les plus apparents, se bornent à donner l'histoire du peuple conquérant, quelquefois même celle des rois de ce peuple. De ses relations avec les indigènes, de l'état de ces derniers, ils n'en parlent guère jamais qu'indirectement, et quand ils le font par occasion, ils se servent presque toujours de formules rapides, originales, spéciales ; on voit qu'elles avaient une signification claire, généralement reçue alors, mais qui pour nous s'est perdue, et elles sont plus propres à fournir un sujet de discussion qu'un éclaircissement. Et pour comble, de tous les mémoires du moyen âge les plus laconiques et ceux qui se taisent le plus sur tout ce qui regarde la population conquise, ce sont peut-être ceux qui nous restent sur la domination des Lombards en Italie.

Malgré cette indigence de données, il n'en existe pas moins sur les relations des deux peuples, du moins pendant une certaine période de leur vie commune, une opinion expresse, fortement accréditée par les écrivains les plus renommés, adoptée avec confiance de la plupart de ceux qui tiennent plus ou moins à avoir une opinion sur les époques importantes de l'histoire. La voici : C'est que déjà, avant la conquête de Charlemagne, les Lombards et les Italiens étaient fondus en un seul peuple. Cette opinion, on se propose de l'examiner.

Le premier qui, à notre connaissance, Tait mise en lumière, c'est Machiavel : « Les Lombards avaient séjourné « deux cent vingt-deux ans en Italie, où ils n'avaient plus « d'étranger que le nom *. » D'un ton non moins assuré,

!. îst.fior., lib. I.

et avec plus de précision, à ce qu'il semble, Muratori écrit: « Les Romains et les Lombards étant devenus un seul (( peuple, etc. 4, » Enfin, pour ne pas citer tout le monde, un écrivain plus moderne a résumé cette opinion en des termes plus absolus encore. Voici ses paroles : « On peut « regarder comme plus heureuse qu'à plaindre la condi- « tion des habitants des villes, Lombards ou Italiens, qui « formaient avec les premiers un même corps de cité, une « même république 2. »

Dans ces assertions toutes générales, se trouvent affirmés beaucQup de faits, et spécialement ceux-ci : qu'aucun des deux peuples n'avait de droits politiques refusés à l'autre; que l'un ne pouvait agir indépendamment de l'autre; que s'il existait des distinctions héréditaires ou personnelles de grade, de titres, d'autorité, ces distinctions se trouvaient réparties dans des familles ou entre des personnes appartenant aux deux nations; mais qu'appartenir à l'une des deux nations plutôt qu'à l'autre n'était pas en soi une distinction politique.

Un tel état de choses, à cette époque, serait certainement un des plus singuliers phénomènes de l'histoire; mais c'est précisément cette singularité qui, pour être admise, a besoin d'être appuyée de preuves évidentes. Voyons celles que l'on donne.

Plusieurs ont trouvé le fait assez naturel pour croire qu'il n'avait pas besoin de preuves; si d'autres en ont apporté

i. Muratori, Antich. /£., diss. 21. Il ne faut qu'une légère counaissance de l'histoire du moyen âge, pour savoir qu'en Italie, comme dans les Gaules, les peuples conquis portaient le nom de Romains : il était naturel que les conquérants les désignassent par le nom du gouvernement qu'ils avaient vaincus et sur qui ils les avaient pris. Ce nom , devenu nécessaire pour distinguer les indigènes des nouveaux-venus , est resté aux premiers dans les lois et dans les chroniques. Dans cette partie de l'ancien empire romain, où les conquérants sont encore tout à fait séparés nationalement et politiquement, partie occupée par les Turcs, les indigènes conservent encore le nom de Romeliotes. Dans la suite de ce discours, on emploiera indifféremment les noms d'Italiens, de Romains, et même de Latins, pour indiquer les indigènes de la partie de l'Italie possédée par les Lombards.

2. Antich. longobardico-milanesi, diss. I, parag. .71. L'un et l'autre écrivain parle des temps qui précédèrent la conquête de Charlemagne,

quelques-unes, ils n'ont guère fait que les indiquer au lieu de les discuter. Il en est deux qui, au premier abord, peuvent paraître spécieuses; examinons-les : ce sont la longue durée de l'occupation et les mariages.

La première, à dire vrai, n'a aucune valeur, puisqu'elle repose sur une supposition absolument arbitraire, à savoir que deux nations ne peuvent longtemps habiter le même sol, et rester tout à fait distinctes politiquement. En bonne logique, on ne voit pas sur quoi serait fondée cette impossibilité. Une nation armée en subjugue une autre, et se rend maîtresse de son territoire; elle s'y établit avec des possessions et des privilèges particuliers, qu'elle regarde comme les fruits de la conquête; elle maintient ou crée pour elle seule des dignités spéciales destinées à conserver sa puissance et ses privilèges, elle transmet ces dignités de génération en génération, et apporte tous ses soins à éviter la confusion et le mélange, qui équivalent à la perte de ces privilèges mêmes. Où est la raison qui empêche qu'un tel état de choses ne dure trois, quatre et dix siècles? pour qu'il cesse, il faudra que ceux qui en ont tout l'avantage ou y renoncent ou en soient dépossédés ; mais c'est à quoi ne suffit pas le temps qui ne fait rien par lui-même.

En fait, la supposition dont on a parlé est en contradiction manifeste avec ce que l'histoire nous apprend être arrivé en d'autres lieux. Les Maures ne sont pas devenus Espagnols, les Turs ne sont pas devenus Grecs dans le terme de leurs occupations, bien autrement longues que ne l'a été celle des Lombards à la fin du huitième siècle- Ceux donc qui fondent la nécessité du mélange des Italiens et des Lombards, sur leur longue cohabitation du même territoire, raisonnent à peu près comme ceux qui diraient : « Ce geôlier habite depuis tant d'années les « prisons, que l'on peut à juste titre l'appeler un prison- « nier. »

Muratori semble apporter en preuve les mariages, dans le passage ou, avant d'affirmer « que les Romains et les « Lombards étaient devenus un seul peuple, » il assure

également que ces derniers « s'allièrent aux Romains, « c'est-à-dire aux anciens habitants de l'Italie *. » Mais cet excellent écrivain, pour qui l'exactitude, l'importance, le nombre de ses découvertes seront toujours un titre à la reconnaissance, et une excuse plus que suffisante pour les inadvertances dans lesquelles il est tombé, cet excellent écrivain ne se souvient donc pas que les Lombards, prévoyant la confusion des deux races qui pouvait naître de ces mariages, avaient pensé à la prévenir, et que la preuve de cette prévoyance et de cette pensée se trouve dans leurs lois, qu'il a lui-même réimprimées et commentées? « Si un Romain épouse une Lombarde celle-

(( ci devient Romaine, et les enfants qui naîtront de ce « mariage seront également Romains et suivront la loi du « père 2».

Au surplus-, quand les preuves que nous venons de discuter en peu de mots ne seraient pas si faibles en ellesmêmes, elles seraient encore insuffisantes à démontrer la vérité de l'opinion dont on traite : ce sont des preuves de pure induction ; dans le cas dont il s'agit, il faut des preuves positives, des preuves de fait, et la raison en est évidente. 11 y a dans l'histoire un fait qu'on ne saurait contester, et qui jamais ne l'a été : c'est que Italiens et Lombards ont été un temps séparés. Partant, pour établir que dans un autre temps ils ne formèrent plus qu'une seule nation, il faut montrer comment et quand ce premier fait a cessé d'être, il faut montrer le passage d'une situation à la situation contraire. A l'époque où ils envahirent l'Italie, les Lombards avaient une organisation quelconque, des lois, des distinctions, des coutumes qui leur étaient propres, et qui attribuaient aux diverses personnes les offices, les privilèges, les obligations. Pour former avec les Italiens une seule masse politique, ils ont du ou renoncer à ces distinctions et recevoir celles des peuples conquis

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