‹ Théâtre et poésiesChapitre 188 sur 221 · Anlich. 1t. , diss · texte numérisé non relu

Anlich. 1t. , diss

2. Si Romanus homo mulierem langobardam tulerit, et mundium ex eâ fecerit.... Romana effecta est, et filii qui de eo matrimonio nascuntur secundum legem patris Romani sint. — Luitp. Leg.t lib. VI, 74.

par eux, ou appeler les Italiens au partage des leurs. Montrez-nous donc, dans l'histoire des Lombards, avant Charlemagne, un indice quelconque de l'une ou de l'autre de ces transactions, et vous aurez alors commencé à nous prouver ce mélange tant affirmé par vous. Mais l'admettre sans trouver nulle part un acte précis qui l'ait produit, en vérité c'est trop. Si le mélange veut dire que Lombard et Romain, c'est-à-dire vainqueur et vaincu, étaient devenus des noms synonymes, il s'ensuit que les premiers étaient entrés avec les seconds en communauté d'avantages et d'influence. Qu'on nous dise s'ils l'ont fait par amour de la justice, ou par force ou par inadvertance. La cause et le mode d'un tel événement seront pour nous sans doute l'objet d'une perpétuelle attention; mais qu'on nous dise avant tout d'où l'on conclut qu'il a eu lieu, et notre reconnaissance, ou notre joie, ou notre étonnement, pourront du moins être raisonnes.

En démontrant jusqu'ici que l'opinion dont on traite est destituée de preuves historiques, on a démontré aussi qu'elle est arbitraire. Effleurons maintenant en peu de mots quelques-unes des nombreuses considérations qui peuvent faire voir combien elle est fausse, en coniradiction perpétuelle avec l'histoire, et démentie par tous les documents du temps.

I. — Depuis Rotaris jusqu'à Astolphe,, le premier et le dernier des rois lombards qui aient promulgué des lois, il n'en est pas un qui, en tête de ces lois, ne s'intitule toujours roi de la nation des Lombards1. On demande si leur dénomination comprenait tous les habitants de l'Italie ou la seule nation conquise. Si elle s'étendait à tous, pourquoi donc la loi elle-même distingue-t-elle le Romain du Lombard? Si elle n'embrassait que la race conquise, quel témoignage plus authentique, plus solennel, plus irrécusable,

{. Grimoald, Luitprand, Astolphe, usent de ce terme : Rex gentis Langobardorum. Ratghis dit la même chose avec une périphrase : Dum cura gentis nostrœ , id est LaDgobardorum judicibus.... considerassem, etc.

peut-on chercher encore de la distinction politique des deux nations, que celui des rois qui s'intitulent exclusivement chefs de l'une d'elles, de ces rois que les partisans de l'unité nous représentent comme l'anneau qui unissait les deux peuples?

IL — Tous les rois qui ont promulgué des lois parlent ensuite de l'intervention des juges ou des Fidèles lombards, ou même de tout le peuple, le peuple lombard, bien entendu. Comment peut-on dire que deux populations forment un même corps d'État, une seule république, quand l'une, en masse ou par fractions, concourt à l'établissement des lois, et que l'autre en est entièrement exclue? A cela on va répondre, mais cette réponse vient précisément fournir une preuve nouvelle à notre assertion : on répondra donc que les lois promulguées par les rois, avec l'intervention des Lombards, obligeaient seulement ces derniers; que les Romains avaient leur loi, et qu'on ne leur faisait aucun tort, en ne les appelant point à ce qui ne les regardait pas. 11 y a plus, cette permission, accordée aux Romains, de vivre selon leurs lois, on la cite comme une preuve de la clémence des vainqueurs1. Laissons de côté pour un moment cette clémence dont il sera parlé autre part, et bornons-nous à remarquer que le fait rappelé dans cette réponse achève de démontrer notre thèse, c'est-à-dire la distinction politique des deux nations. Nous avions déjà deux races d'hommes séparées par leurs divers noms nationaux : nous les trouvons maintenant séparées aussi par leurs lois; que faut-il de plus, pour qu'on les regarde comme deux nations? Prétendre que Lombards etRomains formaient une seule nation, et dans le même temps parler de la clémence des Lombards envers les Romains, c'est reconnaître aux premiers deux mérites incompatibles; quelque bonne volonté que Ton se sente pour eux, force est bien pourtant de choisir entre les deux systèmes de louange.

i. démenti quippe , simuîque prudent! consilio usi. — In Leges Lan- Sobardor. Prœfat. L. A. Muratorii, Rer. Ital., t. I, page 2, et ailleurs.

Notons ici en passant que si un premier commencement de vie politique pour les indigènes se laisse sentir quelque part, il semble que ce soit dans les préambules des lois établies par les rois de la race franque; c'est là, en effet, que pour la première fois il est fait mention de l'assistance des évêques et des abbés. Tl n'y est pas dit expressément s'il faut l'entendre de tous ceux qui, en Italie, étaient en possession de ces dignités, ou seulement des évêques et des abbés d'origine franque ou lombarde. Mais si, par d'autres documents, on parvenait à établir la première de ces deux hypothèses, on commencerait alors avoir quelques Italiens intervenir dans un acte politique.

III. — A-t-on jamais cité, je ne dis pas parmi les rois, mais parmi les ducs, parmi les juges, parmi les simples vassaux, parmi les officiers quelconques du royaume lombard, le nom d'un personnage latin? Dans cet amas informe de traditions vraies, fausses ou douteuses qui, en bloc, s'appelle l'histoire des Francs, on trouve du moins un Romain élu roi, Égidius1. Et cet exemple a pu servir de point d'appui aux écrivains systématiques qui ont prétendu prouver que les Francs, en s'emparant des Gaules, n'avaient pas exclusivement concentré dans leur nation l'exercice du pouvoir; mais dans les offices, dans les délibérations, dans les entreprises, en un mot dans les actes nationaux des Lombards, avant Charlemagne, rencontre-t-on jamais un personnage italien, même imaginaire?

IV. — Une des choses qui d'une multitude d'hommes font une seule et même république, c'est assurément la communauté de la défense et de l'attaque, l'unité des rapports de guerre ou d'alliance avec les populations régies par un autre gouvernement. Or, à plusieurs reprises, les papes se plaignirent aux Francs des vexations des Lombards. Voulons-nous dire qu'ils entendissent parler de tous les habitants du royaume lombard? Lors même que cette manière de l'interpréter ne serait pas en contradiction

1. Gregor. Turon. Hist. Franc. , lib. II, c* 12. Ce passage ne se trouve pas toutefois dans tous les manuscrits.

manifeste avec l'histoire, il suffirait, pour en faire justice, des lettres mômes des papes où on les voit, pour ainsi dire,, continuellement occupés du soin de faire sentir qu'ils parlaient seulement de la race lombarde. « La nation perfide « et pestiférée des Lombards, dit Etienne IV, cette race que « l'on ne compte pas parmi les nations, et d'où il est cer- « tain qu'est venue la race des lépreux1. »

A ces observations on pourrait encore en ajouter beaucoup d'autres que nous omettons, pensant que si Ton souffre à s'arrêter longuement dans le doute, longuement s'arrêter sur l'évidence produit cette espèce de souffrance qu'on appelle l'ennui.

Il est donc déniontré que l'opinion de l'unité des deux peuples est arbitraire, parce qu'elle est dénuée de preuves, et qu'en examinant de près plusieurs faits qui semblaient de nature à en servir, loin de là, il se trouve que ces faits prouvent le contraire. Remarquons maintenant que cette opinion est même si peu précise et si équivoque, que l'on ne peut pas l'appeler une erreur absolue, si toutefois il en est de telles : et par le fait, quelle idée claire, en définitive, vous représente cette phrase : deux masses d'hommes , séparées longtemps en deux nations, de plus, conservant chacune leur nom particulier, ayant des lois diverses , formaient-elles néanmoins un seul peuple , une seule république? Assurément, les défenseurs de l'unité ne donnaient

1. Cum perfîda ac fœtentissimâ Langobardorum gente . . . . quœ 'in numéro gentium nequaquam computatur, decujus nationeet leprosorura genus oriri certura est. — Cod, Kar. Ep. 43. Ce reproche a paru à Muratori (année 7 70) si étrange et si fort empreint d'ignorance, qu'il a cru pouvoir mettre en doute l'authenticité de cette lettre. Il est aisé toutefois de donner à cette expression d'Etienne un sens raisonnable. On connaissait chez les Lombards une maladie appelée la lèpre, quelle que fut d'ailleurs sa nature. C'est ce que démontrent leurs lois, et spécialement la 170e de Rotaris, par laquelle le lépreux, chassé de la cité, est déclaré mort civilement, et n'obtient que par charité la permission de vivre à ses frais. Cette maladie , inconnue en Italie avant l'arrivée des Lombards , fut par eux sans doute communiquée aux indigènes, et Etienne aura voulu dire que la race des lépreux de son temps était venue des Lombards. Il a parlé comme un Grec qui, n'ignorant pas que la peste a bien des fois désolé son pays avant que les Turcs en fussent les maîtres, prétendrait cependant que les Turcs y ont porté la peste, c'est-à-dire celle qui y règne actuellement.

pas à ces derniers mots le sens qu'ils ont dans l'acception générale , laquelle sans doute comprend dans l'unité l'identité du nom et des lois. Il semblerait clone qu'ils aient eu une idée fort originale , éloignée de la manière commune d'observer les choses, fondée sur quelque distinction subtile, et dont on n'aurait point parlé d'abord; mais cette idée, quelle est-elle ? Chacun peut, à son gré, choisir ou créer la formule qui lui paraît la plus propre à exprimer sa découverte, mais à la condition, toutefois, d'indiquer le sens précis qu'il entend donner à cette formule : l'ont-ils fait? Non. L'abbé Dubos, qui a prétendu établir une opinion à peu près semblable sur la fusion des Francs avec les Romains dans les Gaules, a du moins composé un système, et cette méthode a de grands avantages1. L'auteur a du examiner beaucoup de faits, se proposer et travailler à résoudre beaucoup de difficultés, chercher à concilier beaucoup de contradictions. Dans une longue discussion , il est presque impossible d'éviter toujours la question et de cacher le côté faible de l'opinion que l'on veut défendre. Mais nos adversaires , en ne faisant jamais de ce point d'histoire l'objet principal de leur examen, se sont bornés à le définir en passant; ils présentent leur paradoxe sans explication et sans preuves ; les faits qui contredisent leur opinion, ils les rapportent, mais ailleurs; les mettre en face de cette opinion, les débattre, les concilier, c'est un soin qu'ils ont laissé aux lecteurs.

Mais sur toute chose, la formule en discussion (et c'est là son caractère le plus digne d'être observé, comme aussi sa conséquence la plus grave), cette formule porte en soi une sentence de stérilité eontre toute l'histoire du moyen âge. En feignant de choisir ou de prévenir les questions les plus importantes, elle détourne l'esprit de se les proposer soimême et de les envisager; elle vous fait traverser sans curiosité et. sans vous donner le temps de faire une demande ou une remarque, des siècles entiers d'un caractère à part ,

1. Hist. critique de l'Établissement de la monarchie française dans les Oaules.

et pleins de graves problèmes : institutions, faits, caractères, révolutions; elle ôte à tout sa raison d'être et sa signification sérieuse, atout elle attribue des causes vulgaires et fausses; et ce vaste assemblage, qui pouvait être un sujet de découvertes profondes, évidentes, continuelles, dans le champ de la nature humaine, ou tout au moins de recherches raisonnées, elle ne le laisse plus apparaître que comme une accumulation d'accidents isolés, de combinaisons fortuites, de résolutions provenues d'une impulsion sans desseins. En précipitant, par un anachronisme téméraire, le résultat de plusieurs causes qui ont agi dans une longue succession d'années, elle vous empêche d'observer ces causes, d'en signaler la première origine, de les suivre dans leurs développements , et de connaître ainsi une partie essentielle des évolutions de la société ; et en effet , durant le moment historique où la fusion s'opère, où de nouvelles forces , de nouveaux intérêts, de nouvelles idées commencent à ruiner l'antique muraille qui sépare les deux nations, que pourra-t-on observer si l'on pense que depuis longtemps ces deux nations n'en formaient qu'une seule? Ainsi, après vous avoir empêché de comprendre ces institutions et ces actes qui avaient pour but de maintenir la division, comme un droit de propriété , cette formule ennemie de toute réflexion ne vous laisse même rien découvrir des lents efforts de la justice, pour s'introduire en quelque coin des choses humaines , rien des ingénieuses découvertes que font les passions pour se servir contre d'autres passions du sentiment de la justice. Elle vous donne les résultats les plus merveilleux , et ne prend pas la peine de vous dire comment on y est arrivée; elle vous annonce la paix conclue entre le spoliateur et le dépouillé , entre le violent et le faible , entre le loup et l'agneau, et vous laisse ignorer toutes les petites trêves qui ont pu conduire à cette paix ; elle vous montre une certaine équité établie tout d'un coup, une sorte de justice venue au monde dans un enfantement sans douleur, et cela à une époque où toute la force d'un côté, et toute la faiblesse de l'autre faisaient de l'injustice la chose la plus fa-

cile et la plus naturelle* La distinction entre les conquérants et le peuple conquis est un fil qui non-seulement conduit l'observateur dans le dédale des institutions au moyen-âge, mais qui sert encore à rattacher cette époque aux autres époques plus importantes de l'histoire et qui ressemblent le moins à celle-ci. Si l'on prend garde à ce fait, pour ainsi dire dominant, les indications les plus légères , les traditions les plus succinctes des siècles antérieurs à l'invasion , contribuent quelquefois à éclairer l'histoire des temps barbares, et cette histoire, à son tour, devient un commentaire de l'antiquité. En un mot, des coutumes, des cérémonies, des institutions encore en vigueur par toute l'Europe, et très-obscures en elles-mêmes, reçoivent aussitôt un sens et une dérivation logiques, dès qu'on les ramène à ce fait. La formule qui le nie tranche tous ces liens de l'histoire et de la philosophie. Grâce enfin à cette formule, on a vu les historiens, je parle des plus graves, affirmer et répandre les opinions les moins fondées, et en même temps se créer des obstacles dans les passages de l'histoire où le chemin est le plus uni. Je ne citerai qu'un exemple pour chacune de ces deux conséquences, et je le tire de préférence des ouvrages de Muratori, et à cause de son autorité, et parce qu'on éprouve moins de peine à combattre les opinions de ces écrivains de qui on veut parler avec un grand respect, même en les réfutant. « Là même où , dans les premiers temps de ce « nouveau royaume, les Romains, au dire de Paul diacre, « de\ aient tertiam par temsimrum frugum Langobardis périt solvere1, avec% le progrès des temps disparut cette di- « versité de traitement , et, Romains et Lombards devenus un seul peuple, le tribut fut également réparti sur chacun 2. — - Ainsi, un fait si capital, si extraordinaire, un fait qui, au temps même de Muratori, était bien loin d'être universel en Europe , l'égalité des impôts, le voilà ici

1. Payer en contribution aux Lombards le tiers de leurs revenus. — Paul piac., lib, II, c. 32.

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