Anast. pag
avaient fait dans leurs premières invasions. Nous sommes bien loin d'estimer qu'il suffise de ces deux faits pour supposer que le meurtre des principaux propriétaires entrât dans le système de la conquête lombarde. Mais si nous avions pour l'établir des données plus nombreuses, on ne saurait nier que par elles il ne fut possible de se rendre compte jusqu'à un certain point pourquoi, entre toutes les histoires des dominations barbares, l'histoire de la domination lombarde est celle où apparaît le moins la population indigène, et il serait alors plus facile de juger à quelle condition se trouvait réduite la partie que les vainqueurs en laissaient vivre.
On dira ici sans détour et fort à propos que. pour les faits qui concernent à la fois les Lombards et les Romains, il ne faut pas s'en tenir uniquement aux clameurs des papes1, ni aux assertions d'Anastase; et assurément on peut croire qu'il y a exagération dans les unes comme dans autres. Toutefois remarquons-le, on pourra bien constater le plus ou le moins des violences et des iniquités cruelles commises par les Lombards sur les Romains; mais toujours (et c'est là le point principal de la question), toujours les iniquités et les violences sont du même parti; il n'est fait mention de l'autre que pour son épouvante, ses processions, et tout au plus pour quelques vains et misérables préparatifs de défense*
Voyez maintenant quelle grâce ont ces paroles de Giannone : « Les pontifes romains, et Adrien en particulier, « qui avaient peine à les supporter (les Lombards en « Italie) parce qu'ils trouvaient en eux un obstacle à tous « leurs desseins, les représentaient au monde comme d^s « peuples cruels, inhumains et barbares; d'où il arriva
i. Etienne II, dans ses lettres aux Francs, parle de Didier tantôt dans des termes de respect et de bienveillance, tantôt avec le dernier emportement, selon que ce roi était son ami ou son ennemi. Dans presque toutes les autres on rencontre souvent des expressions passionnées, furibondes ou adulatrices. Cette observation est parfaitement étrangère à la question t et déjà elle a été faite par tous les historiens, à l'exception de ceux qui n'ont écrit que pour défendre la cause des papes; mais ou la répète ici pour ne pas encourir le reproche honteux d'une servile partialité.
« qu'auprès des indigènes et des écrivains des âges posté- « rieurs, ils passèrent pour incultes et cruels1. » Et en quoi consistaient finalement ces desseins des papes, auxquels les Lombards cherchaient à faire obstacle? A obtenir que les Romains ne fussent ni tributaires, ni sujets de ces barbares, ni exterminés par eux. — Mais ils avaient encore d'autres desseins? Quels donc? d'ailleurs qu'importe? Avaient-ils ou n'avaient-ils pas ceux que nous avons dit? et ceux-là étaient-ils justes ou injustes, frivoles ou importants? C'est ce que d'abord il faut décider; vous chercherez ensuite si les papes songèrent à profiter des revers d'un peuple infortuné et de l'amitié des rois francs pour acquérir un domaine; et s'il se trouve qu'il en fut ainsi, dites alors que le bien que firent ces papes aux Romains, leurs contemporains, ne venait pas d'un sentiment très -pur de vertu désintéressée; mais voilà tout. Toujours restera-t-il que leur ambition les a portés à sauver une multitude de leurs semblables des affreuses griffes de ces bêtes farouches, et à leur épargner les dernières souffrances. Lorsque l'ambition produit de pareils effets, on a coutume de la nommer une vertu ; c'est un excès sans doute ; mais pourquoi, quand c'est Adrien que l'on juge, se jeter dans l'excès opposé? Qu'en lisant la déplorable histoire des Romains de cet âge, on éprouve une pitié douloureuse pour un peuple placé entre ces deux conditions, c'est chose qui se comprend; mais que, dans la lutte des deux pouvoirs qui tendaient à s'emparer de ce peuple et à le gouverner,
1. ht. civ., lib. V, c. 4. — Giannone, à cause de son histoire, fut persécuté dans sa personne, sous le prétexte de défendre la religion. Une autre habitude des écrivains de parti, c'est, quand ils réfutent un écrivain sur quelque point, d'accepter tacitement comme bien dit et bien fait tout ce qui a été dit, tout ce qui a été fait contre cet écrivain. Celui qui écrit se hâte de déclarer qu'il regarde comme iniques et qu'il exècre toutes les persécutions dont ce malheureux auteur a été l'objet. Un des tristes et infaillibles effets des violences de ce genre est d'affermir nombre de gens dans cette opinion que la cause de la religion est telle qu'on ne peut la défendre qu'en bâillonnant ceux qui l'attaquent. Mais cette conséquence, si détestable qu'elle soit, n'est pas encore le principal motif qui doive faire condamner les persécutions exercées au nom de la religion; ce motif principal et impérissable, c'est qu'elles le sont contre tout droit.
l'approbation et les vœux se tournent du côté des Lombards, voilà qui exciterait un étonnement profond, si, en fait de jugements sur l'histoire, on ne devait pas désormais être habitué à tout.
Qu'il nous soit permis de transcrire ici quelques passages de Giannone sur les causes des querelles d'Adrien et de Didier, et de donner ces passages comme un exemple solennel de l'étrangeté d'idées et d'expressions où mènent nécessairement une manière partiale d'envisager l'histoire et un sentiment unique appliqué à la variété multiple des faits qu'elle présente. « Sur ces entrefaites, dit-il, a Etienne étant mort, on avait élu à sa place, en 772, « Adrien Ier qui, au commencement de son pontificat, fit « un traité de paix avec Didier. Il fut convenu entre eux « qu'ils ne s'inquiéteraient pas l'un l'autre. C'est pourquoi « Didier, croyant ce nouveau 'pontife animé d'autres senti- « ments que ses prédécesseurs, eut l'idée, pour mieux faci- « liter ses desseins, de l'inviter à sacrer rois des Francs « les deux fils de Carloman. »
Adrien avait donc promis de ne pas inquiéter Didier ; mais qu'on dût raisonnablement en conclure qu'il consentirait à la singulière demande du roi lombard, qu'il irait de lui-même, et sans qu'on l'en priât, s'embarrasser dans la succession des rois francs, susciter des rivaux à Charles, s'attirer son ressentiment, et s'arroger un droit de décision dans une chose qui ne le regardait eu rien; c'est là une conséquence si fort étrange, qu'elle n'a pu tomber même dans la tête de Didier, tout roi lombard qu'il était, ambitieux, intéressé, irrité contre Charles. Comment un historien a pu se la mettre en tête, c'est ce qu'on ne saurait comprendre.
« — Mais Adrien, dit un peu plus bas Giannone, Adrien « qui intérieurement couvait les mêmes maximes que ses pré- « décesseurs, et qui, à leur exemple, tenait pour suspecte la « puissance des Lombards en Italie , ne voulut à aucun « prix éloigner de lui le .roi Charles; et, continuellement « poussé par Didier, il demeura toujours impassible.»
Admettons que, sur la conduite d'Adrien, Giannone ait
pu se rendre compte de ses secrètes maximes; toutefois les donner ici pour la cause de son refus, c'est chose tout à fait hors de propos. Il n'était pas besoin de rien couver pour repousser une demande aussi injuste, aussi extravagante, aussi insidieuse que l'était celle de Didier qui, en effet, ne la soutenait point par des raisons, mais par des menaces, sachant bien que ce n'étaient pas là de ces choses auxquelles un homme raisonnable se rend sans qu'on l'y force.
« C'est pourquoi Didier, indigné, perdit enfin toute pa- (( tienee ; et croyant gagner par la force ce à quoi ses « prières n'avaient pu atteindre, envahit l'exarchat, et a ayant coup sur coup pris Ferrure, Comacchio et Faenza, « fit mine d'aller mettre le siège devant Ravennes. Adrien « ne se faisait pas faute, au moyen de ses légats, de cher- « cher à l'apaiser et d'obtenir de lui la restitution de ces « villes; et Didier n'aurait eu aucune répugnance à le faire, « pour peu que le pontife eût voulu se rendre auprès de « lui, désirant l'entretenir et traiter avec lui de la paix. « Mais Adrien n'ayant point accepté l'invitation, et lui dé- « niant toute marque de déférence, s'obstina à ne jamais « vouloir comparaître devant lui, qu'il n'eut auparavant « restitué les places occupées. C'est ainsi que les pontifes « romains commençaient insensiblement à refuser aux rois « d'Italie ces respects et ces honneurs que jadis leurs pré- « décesseurs ne dédaignaient pas de leur rendre. Didier, <( grandement irrité de ces superbes manières d'Adrien, « donna aussitôt à son armée l'ordre de marcher sur la « Pentalope, où il fit dévaster Sinigaglia, JJrbin et beau- « coup d'autres villes du patrimoine de saint Pierre, jus- « qu'aux portes de Rome. »
Qu'un historien, nourri dans le palais de Didier, traitât le refus d'Adrien de hauteur, d'injustice, et même d'impiété, à la bonne heure, c'était dans l'ordre; mais que plus de neuf siècles après l'événement, quand il n'y avait plus de Lombards, un écrivain qui ne devait connaître d'autre parti que la vérité, d'autre intérêt que la justice, ait qualifié de superbes les manières d'Adrien dans cette
circonstance et d'obstination sa résolution de ne pas remuer, il y a de quoi s'étonner fort. Jamais Didier ne prit le titre de roi d'Italie, non plus que Charles ne se serait appelé roi des Gaules : l'un et l'autre étaient rois d'une nation, non d'un territoire; mais l'eût-il pris, comment pouvait-il en résulter pour Adrien le^ devoir d'obéir à ce roi? Si ce dernier l'avait prétendu comme son droit, en qualité de roi d'Italie, ce serait à l'historien de confondre Cette prétention, mais ce roi ne l'eut jamais, et c'est pure imagination de l'historien. Choisissez entre tous les systèmes de droit public, il ne s'en trouvera pas un où il y ait un principe par lequel Adrien, qui habitait un pays où les Lombards n'avaient, ne rêvaient même aucun droit (car je ne pense pas qu'il suffit du désir pour en constituer un), un principe, dis-je, par lequel Adrien dût, sur leur invitation, se présenter devant eux.
Les écrivains d'histoires, en racontant et en jugeant les événements accomplis, irrévocables, n'exercent en fait aucune influence ; mais leur autorité sur ces événements a d'autant plus de poids et d'étendue qu'elle demeure oisive et stérile. Aucun intérêt, aucune considération, aucun obstacle ne devraient les empêcher d'être tout à fait justes dans leurs paroles. Et cependant l'esprit de parti est assez fort pour les faire renoncer même à cet unique, mais éclatant privilège; un historien consent à descendre de la sphère noble et désintéressée, où serait sa place naturelle; il se jette au milieu des passions e.t des fins secondes dont son heureuse condition le tenait éloigné, et souvent même il invente des sophismes plus raffinés et plus étranges que n'ont su en imaginer les passions, dans leur activité menaçante.
Il ne faut pas se dissimuler que la prédilection de la plupart pour la cause des Lombards est fondée sur une pensée d'utilité universelle, et sur le sentiment de cet amour de la patrie qui se répand sur le passé et dans l'avenir, et qui fait trouver dans les événements irrévocablement accomplis, dans les événements futurs et lointains sur lesquels nous n'avons qu'une certitude, c'est que nous ne les
verrons pas s'accomplir, un intérêt, non aussi vif, mais du môme genre que celui qu'on trouve dans les événements contemporains. Depuis Machiavel, beaucoup d'historiens, de ceux mêmes qui ont une réputation de penseurs, ont dit ou fait entendre que la conquête du territoire romain au profit des Lombards aurait été avantageuse à tous les habitants de l'Italie, en la rendant forte et respectée par l'union et par l'extension du territoire. Mais cette opinion repose encore sur l'hypothèse que les Lombards auraient vécu en frères et en concitoyens avec les Italiens qui habitaient le territoire possédé par eux, et qu'ils auraient offert cette même communauté de vie à ceux des territoires qu'ils auraient envahis; qu'ils se seraient bornés à reculer les limites, non de leurs possessions, mais de leur gouvernement; et c'est une hypothèse sur laquelle j'espère avoir démontré qu'on ne saurait établir aucun raisonnement.
C'est une curieuse manière d'envisager l'histoire que de rêver les effets possibles d'un événement qui n'a pas eu lieu, au lieu d'examiner les effets réels des événements réellement arrivés; de prendre pour mesure, quand on juge une série de faits, les intérêts de la postérité et non ceux de la génération qui a. subi ces faits ; comme si l'on pouvait prévoir avec quelque certitude l'état qui, après longues années, sera résulté d'un ensemble de faits divers. Et quand on le pourrait, serait-il raisonnable, serait-il humain de considérer simplement une génération comme un moyen pour celles qui lui succéderont un jour. Ces écrivains voudront bien nous dire un peu clairement quelle eût été la condition du peuple romain, si les desseins d'Àstolphe lui avaient réussi. Qu'ils nous donnent, je ne dirai pas une esquisse détaillée, mais un simple aperçu de l'administration qui attendait le peuple conquis. Qu'ils nous fassent voir quelle y eût été la part de la justice, de la sécurité, de la dignité, en un mot, de tous les biens sociaux vraiment dignes de ce nom , moins pour les avantages qu'ils apportent avec le temps que par le mérite qu'ils ont de rendre plus facile à chacun le devoir d'être juste. Avec ces informations, on pourra discuter et voir si la cause
qu'ils ont préférée mérite vraiment la préférence. Pour nous, en attendant, les moyens que les Lombards mettaient en œuvre pour devenir les maîtres, c'est-à-dire le fer et le feu, les notions générales que nous possédons sur le caractère des établissements des barbares au moyen âge^ l'horreur manifeste des Romains pour le sort qui les menaçait, l'ignorance même où nous sommes de l'état des Italiens antérieurement soumis aux Lombards , sont des preuves plus que suffisantes pour croire que les papes, en détournant la conquête, écartèrent de ces peuples une indicible calamité. Et nous n'hésiterons pas à déclarer injuste et téméraire le reproche tant de fois adressé à la mémoire d'Adrien, d'avoir, en cette circonstance, appelé les étrangers en Italie : paroles qui, en exprimant une vérité matérielle, ont néanmoins le tort d'accréditer une erreur fort étrange, en faisant supposer qu'il les a appelés contre ses concitoyens, quand, au contraire, c'était pour eux qu'il les avait implorés. Qu'auraient dit, en entendant un pareil reproche, les Romains qui, accoutumés à trembler, à s'enfermer dans les temples, à hurler d'épouvante, dès qu'un roi lombard approchait, voyaient alors un roi des Francs,, ce Charles, vainqueur, dont le nom, prononcé depuis si peu de temps, avait déjà un son historique, le voyaient se présenter aux portes de Rome, en demander l'entrée avec douceur, serrer avec l'effusion d'un respect sincère et tendre la main au pontife suprême *, et entrer avec lui, accompagné des juges francs et romains2, en donnant par ces embrassements, cette confiance et cette confusion de personnes, un gage et un commencement de repos à ceux qui ne pouvaient espérer de le conquérir eux-mêmes? Repos sans gloire, dira-t-on. Sans gloire, assurément; mais pour qui donc y avait-il de la gloire en ce temps-là ? pour les diverses nations romaines vaincues, assujetties, désarmées, dissoutes, ou bien pour les barbares? Si quelques-
i. Lorsque fut annoncée à Charles la mort du pape Adrien, qu'il tenait singulièrement pour son ami, il pleura comme s'il eût perdu un frère ou un fils bien-aimé. — Egin., in Vit. Kar. 19.