DE LA CAUSE GÉNÉRALE QUI FACILITA LA CONQUÊTE DE CHARLEMAGNE
Les raisons immédiates ont déjà été énumérées, et il est inutile de les reprendre ici. Mais les principales, telles que la trahison de plusieurs, le manque d'union dans la dé* fense, les déroutes et les promptes soumissions du grand nombre, sont elles-mêmes les effets de causes plus profondes, qu'il faut rechercher dans l'état moral et politique, et dans la disposition du peuple qui donna un tel spectacle. Machiavel qui, le premier peut-être entre les modernes, rechercha les causes lointaines des grands événements historiques (méthode par laquelle on arrive à de grandes découvertes, quand on travaille sur le vrai, et à des erreurs non moins grandes, lorsque, trompé par le rapport que l'on croit apercevoir entre un fait capital et le cours des événements postérieurs, on néglige d'observer successivement et en soi le caractère et l'origine des événements pour les rattacher à ce seul fait), — Machiavel, disons-nous, attribue la ruine des Lombards, au huitième siècle, à une révolution qu'ils firent dans le sixième. On sait qu'après le meurtre de Cléfîs, en 574, les Lombards n'élirent point d'autre roi, et que, pendant dix ans. ils furent gouvernés par trente ducs, « qui furent cause, dit « Machiavel, que les Lombards n'occupèrent jamais toute
« l'Italie, parce que, n'ayant point de roi, ils furent moins « prompts à la guerre, et parce qu'après s'en être de nou- « veau donné un, ils devinrent, pour avoir été libres un « temps, moins obéissants , et plus enclins à se diviser « entre eux ; ce qui d'abord retarda leur victoire, et en « dernier lieu les chassa d'Italie *. »
Sans rappeler que, précisément dans l'interrègne, l'Italie fut presque tout entière conquise par les Lombards % la cause, cette fois, est un peu trop éloignée, pour ce qui regarde la ruine, ou pour mieux dire le changement du royaume. Dans les deux siècles qui s'écoulèrent entre ces deux révolutions, les institutions furent si souvent altérées, tant de règnes belliqueux se succédèrent et tant de faits de tout genre, que vainement on chercherait de l'une à l'autre la relation de la cause à l'effet.
Un autre incline à croire que les Lombards, amollis comme les Goths et les Vandales par la possession des belles contrées qu'ils avaient conquises, devinrent par cela même la proie facile de leurs ennemis3. Mais les Romains qui jadis occupaient ces contrées furent-ils donc pendant tant de siècles une proie si facile? Mais il ne fallut aussi qu'une bataille pour faire perdre aux Saxons les contrées de la Bretagne, médiocrement célèbres pour cette beauté qui, au dire de tant d'écrivains, amollit les vainqueurs; de la déroute d'Hastings et de ses effets si étendus et si rapides, on ne peut en vérité s'en prendre ni aux tièdes soleils, ni à la terre souriante. Etaient-ils donc enfin si amollis, ces Francs qui anéantirent les Lombards? et cependant une bonne partie d'entre eux avaient aussi quitté de belles et délicieuses contrées.
La première et véritable raison se trouve, à mon avis, non dans le fait allégué, mais dans le principe posé par Machiavel. La liberté seigneuriale des Lombards (pour me