ht., Fior., lib. I
2. Italia ex maximâ parte capta et à Langobardis subjecta est. — Faul.' Diac, lib. II, cap. 32.
3. Hist. de l'Emp. Charlemagne , trad. libre de l'allemand, du professeur Hegewisch, p. 147.
servir d'une expression classique de Yico) fut en partie cequi divisa, en partie brisa, en partie frappa leurs forces d'impuissance dans cette lutte avec les Francs; ce qui, par dessus tout, rendit à Charles plus faciles toutes les opérations de la conquête.
Mais pour quel motif le principal effet de cette liberté, la faiblesse dans la guerre, ne se fait-elle pas sentir à l'époque des ducs, c'est-à-dire en un temps où cette liberté était à son plus haut degré? et si cette liberté ne venait pas de ce que les Lombards avaient été dix années sans roi, par quelles circonstances fut-elle poussée à ce point que la faiblesse devait en naître?
Répondre en peu de mots à ces deux questions . est la meilleure manière de montrer comment elle a si puissamment agi dans l'occasion qui nous occupe.
Pour que Ton comprenne d'abord comment la nation lombarde, divisée en duchés, et sans unité absolue de force et de commandement, subjugua une si grande partie de l'Italie, il faut faire une distinction essentielle dans les entreprises des peuples du Nord au moyen âge, distinguer celles qu'ils firent contre les diverses nations de l'empire romain de celles qui eurent lieu de barbares à barbares. Les nations de l'empire romain n'avaient plus depuis un long temps ni institutions militaires ni armée : leurs forces étaient presque toutes composées de barbares, et quand ces derniers s'aperçurent qu'étant les seuls valides et armés, ils pouvaient être les maîtres; qu'au lieu de recevoir une paye limitée, ils pouvaient piller autant que bon leur semblait; en un mot, quand les soldats se déclarèrent ennemis, que les armées se constituèrent en nations, alors l'empire se trouva, du même fait, exposé à l'attaque, et privé de la défense. Le caractère et la conduite des empereurs et des gouvernants étaient faibles comme l'État luimême, et il était naturel que cela fut, parce qu'une haute et permanente force morale, destituée de forces matérielles, est un prodige aussi rare qu'inutile. Sur de tels^ ennemis, les victoires devaient être et étaient en réalité faciles, sures, décisives. Les Lombards, conduits par
trente ducs, n'avaient, il est vrai, ni un même dessein ni un seul capitaine, mais unité de but et de confiance dans leurs moyens. Pour ravir le bien de qui ne peut le défendre, il n'est besoin d'autre entente entre plusieurs que ce qu'il en faut pour se répartir la besogne. Toutes les opérations partielles conduisent au résultat général; la multiplicité et la divergence de ces opérations peuvent bien le retarder quelque peu, mais rarement elles le rendent impossible; les erreurs restent impunies, parce qu'il n'y a pas d'ennemi qui puisse en profiter. S'élevait-il des dissentiments entre les ducs? c'était un moment de répit pour les Italiens menacés de la conquête; mais quand les discordes finissaient, et de quelque façon qu'elles finissent, les barbares apaisés ou vainqueurs, ou même vaincus, pouvaient de nouveau courir sus aux indigènes; le torrent reprenait son cours; il se creusait librement un lit partout où il arrivait; aucune digue n'avait été élevée pendant le peu de temps où ses eaux avaient pris un autre chemin.
Mais de barbares à barbares, il n'y avait pas la même inégalité; les proportions étaient autres, et pour décider de la victoire il fallait d'autres moyens particuliers de supériorité. Ici chacun voit combien l'unité matérielle des forces, l'unité du commandement, la direction commune de l'action de tous vers un même but, devaient servir à la rendre facile et assurée; là, la liberté seigneuriale avec ses prétentions, avec ses divisions, avec ses conditions, avec son obéissance lente, inégale, restreinte, disputée, devait être cause que beaucoup de choses nécessaires au succès ne seraient pas même essayées, que d'autres tourneraient à mal; en un mot, devait amener une mollesse générale dans toutes les opérations. Cette inégalité se trouvait au plus haut degré entre l'armée des Francs et celle des Lombards, comme. entre les deux nations, au temps de la guerre entre Charlemagne et Didier.
Mais cette inégalité (et nous voici à la seconde question), il faut, à mon avis, en chercher la raison non dans les institutions des deux peuples, mais dans les caractères des
deux chefs, ou pour mieux dire dans le caractère particulier de Charlemagne.
Les institutions des Francs et celles des Lombards, comme celles de presque tous les peuples du nord, avaient entre elles très-peu de différences, et aucune qui fût essentielle. Une nation conquérante, guerrière, maîtresse du sol; un roi électif, chef de l'armée, et faisant les lois de concert avec le peuple ; des ducs ou des comtes avec des pouvoirs militaires et judiciaires; en un mot, les points cardinaux de l'État politique étaient les mêmes, parce que l'État primitif et les circonstances successives de ces peuples, les intentions de leurs lois étaient semblables dans les choses principales. Mais les institutions politiques de tous les temps produisent des effets divers, suivant le caractère des hommes qui sont gouvernés par elles et qui les gouvernent à leur tour. Vit-on jamais une mesure du pouvoir tellement précise, tellement applicable à tous les cas, à toutes les relations, qu'entre toutes les mains elle ait toujours été la même? Il y a toujours dans les lois générales je ne sais quelle élasticité qui seconde les volontés plus ou moins fortes de ceux qui agissent avec l'autorité de ces lois. Or, cette extension, cette faculté d'appliquer les lois de diverses manières, existait au plus haut degré chez les barbares du moyen âge. Chez eux, les lois qui attribuent les pouvoirs, celles que, de nos jours, on appellerait organiques, constitutionnelles, n'étaient ni écrites ni rédigées, que l'on sache, en formules traditionnelles, mais étaient des coutumes pratiques, nées de circonstances et de nécessités successives et compliquées. Ces lois, ou coutumes, ou traditions des faits antérieurs, ne pouvaient prévoir toutes les éventualités possibles, tous les conflits d'autorité, tous les doutes ; il y avait donc une foule de cas où la marche à suivre ne devait pas se trouver dans les institutions, lors même que tous auraient voulu de bonne fo s'en tenir à ces institutions. Or, en ce cas, où était la mesure des résolutions? dans les volontés? Mais laquelle prévalait? la plus forte, celle qui, en se. manifestant, dé celait une détermination, une inflexibilité, une profondeur
de pensée et une passion telle que les autres s'apercevaient vite qu'elles n'en avaient pas autant à leur opposer. Charlemagne avait une de ces volontés, et par conséquent les facultés qui la font être telle et reconnue pour telle. Veut-on savoir au plus juste ce que signifiait ce mot Roi dans les siècles barbares? il ne faut pas le chercher dans des institutions qui n'existaient point, ou n'étaient pas obéies, mais dans les actions et dans le ^caractère de chacun de ces rois. On y verra que ce mot avait, dans les divers cas, une signification diverse : la couronne était un cercle de métal qui valait ce que valait la tête qui en était ceinte.
Quand un homme du caractère de Charlemagne est investi d'un pouvoir principal et en même temps limité, et qu'il est décidé à faire prévaloir sa volonté, tous les hommes, doués comme lui d'activité et d'une volonté forte, se trouvent à son égard dans des rapports de trois sortes, qui en forment comme trois classes. A la première appartiennent ceux qui obstinément attachés à leurs privilèges ou à leurs droits, se souvenant des coutumes et des faits antérieurs, et ne pouvant se persuader que les choses doivent changer parce qu'il y a une personne de changée, s'opposent ouvertement ou par trames secrètes à un pouvoir qu'ils regardent comme un outrage pour eux; et ceux-là sont perdus. La seconde classe est de ceux qui, avec les mêmes opinions que les premiers, n'ont pas la même résolution, et se contentent de gémir et de censurer; et ceux-là n'influent pas, puissamment du moins, sur les événements. La troisième et la plus nombreuse, est de ceux qui voulant agir, et s'apercevant que la manière la plus sûre, la plus expéditive et la moins périlleuse d'agir, consiste à se faire les instruments de cet homme, les uns par inclination, les autres par résignation, se font ses instruments. Cet homme alors, réunissant dans sa main la plus grande somme des forces, les dirige vers un but, gouverne les événements et en fait naître, comme on peut s'y attendre, d'éternellement mémorables. Tel était Charlemagne. Les hommes de la première classe par rapport à lui, c'étaient un Hunold,
duc d'Aquitaine, un Rodgaud, duc de Frioul, un Tassillon, duc des Bavarois, et d'autres encore ; de la seconde, l'histoire n'en dit rien; mais qui pourrait douter qu'elle n'ait existé? La troisième se voit réunie tout entière dans ces assemblées où Charles faisait des propositions qui étaient des décrets; dans ces armées qu'il portait d'un bout de l'Europe à l'autre, et où l'on ne peut distinguer qu'une armée et un homme. L'aristocratie, sous le règne de Charles, était non pas abolie, mais inerte, mais impuissante,- mais suspendue, pour ainsi dire, dans tous ses exercices de commandement indépendant et dans son droit de résistance; et tout ce qui lui restait de force n'était plus qu'un moyen puissant entre les mains du roi. Les hommes de ce caractère, quand ils se trouvent à la première place, ne s'épuisent pas à détruire toutes les institutions qui,, en droit, pourraient mettre des bornes à leur pouvoir; ils sentent trop la grandeur et la complication de leur dessein, pour le rendre sans nécessité plus difficile encore et plus vaste» Souvent il leur arrive de créer eux-mêmes de ces institutions : le vulgaire peut croire, un moment, qu'ils se sont mis un frein ; et ils n'ont fait, au contraire, que s'armer d'un instrument. Sous un tel homme, l'armée des Francs n'avait à penser à autre chose qu'à exécuter des ordres, et cette certitude qui affaiblissait peut-être dans les personnes le sentiment de leur dignité ajoutait encore à la confiance qui nait d'une grande unanimité. Chez les Lombards, au contraire, nul ne se sentait contraint par une impulsion prépondérante à faire en tout fléchir sa volonté. On restait libre en grande partie, mais on courait risque de rester seul ou avec un petit nombre de compagnons. Ces différences expliquent la conduite différente des deux armées. Si elles eussent fait échange de chef, tout autre eût été leur conduite. Les Lombards dirigés par Charles ne se seraient pas divisés en partis. Ceux qui avant son règne appartenaient au parti de son ennemi auraient cherché à le lui faire oublier, à force de dévouement et de servilité; et si les Francs avaient eu un roi qui ne fût pas doué de l'incontestable supériorité morale de Charlemagne, ce qui
^était chez eux impétuosité d'obéissance serait aisément devenu une opposition décidée.
Éginard, dans la vie de Charles, qui, pour être si courte, n'en est pas moins le plus précieux monument de cette époque, observe la différence entre les expéditions de Pépin, en Italie, et celles de son fils et successeur. Le motif de la guerre, dit-il, était pareil ou plutôt le même; mais autre en fut l'issue. Pépin assiégea Astolphe dans Pavie, l'obligea à rendre aux Romains ce qu'il leur avait pris, reçut ses serments et des otages; mais Charles fit plus : la guerre une fois commencée, il ne se relâcha qu'après avoir d'abord conquis le pays de son ennemi, et ensuite assuré sa conquête. C'est la remarque d'Éginard, et dans un écrivain de ce temps-là, il est tout à fait digne d'attention qu'il ne se borne pas à indiquer la différence desdeux expéditions, mais qu'il cherche et aperçoive la raison de cette différence. Il observe que Pépin entreprit la guerre avec de très-grandes difficultés, parce que beaucoup des principaux Francs, avec lesquels il tenait conseil, résistèrent à sa volonté, au point de déclarer hautement et librement qu'ils l'abandonneraient et s'en retourneraient sur leurs terres. La volonté de Pépin prévalut; mais la guerre fut faite en courant et la paix bien vite conclue; les conditions n'en furent dictées ni par l'ambition seule, ni par l'orgueil exalté d'un roi victorieux ; le besoin qu'il sentait de sortir d'une guerre qui comptait de puissants adversaires parmi ceux qui la devaient faire avec lui introduisit dans le traité une modération qui laissa vivre le vaincu. Cette circonstance explique un fait qui sans cela pourrait paraître un mystère, c'est que Pépin, une première et une seconde «fois, après avoir réduit l'ennemi à sa dernière ville, et l'avoir contraint à crier miséricorde, ait quitté l'Italie si précipitamment et comme un fugitif. Charles, au contraire, ayant habitué toutes les volontés à se conformer à la sienne et à en attendre la manifestation, ne se hâtait dans ses entreprises qu'autant qu'il le fallait pour les faire réussir.
On ne prétend pas conclure que la diversité entre les
Francs et les Lombards, dont on a parlé jusqu'ici, ait été la seule cause de la conquête; mais on en a dit assez pour prouver que ce fut la principale, celle qui fortifia toutes les autres circonstances favorables, qui amortit l'effet descirconstances contraires. Et avec l'heureuse issue de cette expédition, aussi doit-on lui rapporter comme à la cause première le succès de tant d'autres entreprises, en mémoire desquelles la postérité attache au nom même de Charles le jugement de son admiration, et grâce auxquelles ce nom a obtenu une-Célébrité qui est restée populaire.