‹ Théâtre et poésiesChapitre 217 sur 221 · LA PENTECÔTE · texte numérisé non relu

LA PENTECÔTE

Mère des saints, image de la cité supérieure, éternelle dépositaire du sang incorruptible; toi qui, depuis tant de siècles, souffres, combats et pries; qui déroules tes tentes de Tune à l'autre mer;

Domaine de ceux qui espèrent, église duDieu vivant, où donc étais-tu? Quelle humble retraite te recueillait naissante, lorsque par des perfides ton roi traîné sur la colline pour mourir ensanglanta la terre, du haut de son sublime autel?

Et lorsque, échappée des ténèbres de la mort, sa divine dépouille respira le souffle puissant de la vie nouvelle, et lorsque, portant dans ses mains le prix du

LA PENTECOTE. 391

pardon, il s'élança de cette poussière au trône de son père;

Compagne de sa plainte, confidente de ses mystères, toi, la fille immortelle de sa victoire, où donc étais-tu? Ne veillant que pour trembler, et n'ayant de sécurité que dans l'oubli qui t'environnait, tu demeuras cachée entre de secrètes murailles, jusqu'au jour sacré,

Où sur toi descendit l'Esprit rénovateur qui alluma dans ta droite l'inextinguible flambeau, le jour où, sur la montagne, il te plaça pour être le phare des nations, et ouvrit sur tes lèvres la source de la parole.

Comme la rapide lumière glisse d'objet en objet, et sème les couleurs diverses partout où elle se pose, ainsi par mille échos divers retentit la voix de l'Esprit; l'Arabe, le Parthe, le Syrien, l'entendirent chacun dans leur idiome.

Adorateur des idoles, répandu sur tous les rivages, tourne les yeux vers Solyme, entends ce cri sacré : Fatiguée d'un culte avilissant, que la terre retourne à lui; et vous qui ouvrez les jours d'une ère plus heureuse,

Épouses, éveillées au tressaillement soudain du poids sacré que vous portez, vous dont le sein doit bientôt se déchirer avec douleur, n'élevez plus vos chants vers la menteuse Lucine; il croît pour le Dieu saint celui qui dort dans vos flancs.

Pourquoi, lorsqu'elle baise ses petits enfants, l'esclave soupire-t-elle encore? Le sein qui nourrit les

3^2 LA PENTECOTE.

hommes libres, pourquoi le rcgarde-t-elle avec envie? Ne sait-elle pas que le Seigneur emporte avec lui les infortunés au royaume de son père, et qu'à tous les fils d'Eve il a pensé, dans sa douleur?

Les deux annoncent un affranchissement nouveau et des races nouvelles; de nouvelles conquêtes et une gloire achetée par de plus nobles épreuves; une paix nouvelle, inaccessible aux terreurs vaines et aux perfides séductions, une paix que le monde raille, mais qu'il ne peut ravir.

Oh! Esprit! prosternés et suppliants devant la majesté de tes autels, seuls par les forêts inhospitalières, errants sur les mers désertes, des Andes glacées au Liban, de l'Irlande à la sauvage Haïti, épars sur tous les rivages, mais n'ayant qu'un seul cœur en toi,

Nous t'implorons : descends une fois encore, Esprit de grâce et de pardon; descends propice h tes adorateurs, propice à qui t'ignore; descends et renouvelle, ranime les cœurs éteints dans le doute, et que le vainqueur soit la rançon divine des vaincus.

Descends, Amour, et dans les âmes apaise les fiers ressentiments; inspire-nous les pensées qui n'ont rien à craindre de l'inexorable mémoire du dernier jour; que ta bienfaisante vertu féconde en nous le trésor de tes dons, comme le soleil qui fait sortir la fleur du germe paresseux.

Bientôt la fleur chétive mourra , faute de culture, parmi les plantes humbles, et ne s'élèvera pas, étincelante de couleurs, sur le sillon entr'ouvert, si, épanchée dans l'air, ne revient l'échauffer celte tiède lu-

mière du soleil, le père de la vie et son infatigable nourricier.

Nous t'implorons : dans les pensées languissantes du malheureux descends, brise aimable, souffle réparateur. Descends, ouragan terrible, sur les violentes pensées du Superbe; viens-y jeter une stupeur qui lui enseigne la pilié !

Que par toi le pauvre soulève ses paupières vers le ciel qui est son patrimoine ; qu'il change ses gémissements en cris d'allégresse, se souvenant de qui il est l'image. Que celui qui a reçu en abondance donne avec ce visage ami, avec ce silence modeste qui fait le don agréable h tes yeux.

Verse ta grâce dans l'innocent sourire de nos petits enfants; répands sur le front des jeunes filles la pudique rougeur; envoie aux vierges solitaires les pures joies de la solitude; consacre le chaste amour des épouses.

Tempère la confiante audace des fiers adolescents; marque le but infaillible aux desseins de l'âge mûr; donne pour parure aux vieillards la sérénité des saints désirs; brille dans Terrant regard de celui qui meurt en espérant !

Silencieuse, un jour, montait a je ne sais quelle colline l'épouse d'un artisan de Nazareth; elle allait,

inaperçue, à la maison fortunée d'une femme avancée en âge, et cependant bientôt mère.

Et, Fayant saluée, elle vit sa présence inattendue accueillie avec joie et respect, et à son tour, louant Dieu, elle s'écria : Toutes les nations me nommeront Heureuse.

Oh I avec quelle ironie le siècle superbe eût alors entendu ces présages lointains 1 oh ! lenteur de nos conseils ! oh ! prévoyance menteuse des pensées de l'homme I

Nous qui voyons que l'avenir obéissant a répondu à ta parole, nous promis à l'amour, élevés en naissant à l'école des choses célestes,

Nous savons, ô Marie, que celui-là seul pouvait tenir la haute promesse sortie de tes lèvres, qui l'avait mise en ton cœur, et pour nous ton nom est sacré, Marie !

Pour nous, ce nom veut dire la Mère de Dieu. Salut, ô bienheureuse! Fut-il jamais sur la terre un nom égal à celui-ci, un nom qui en approche ?

Salut, ô bienheureuse ! En quel âge grossier a jamais pu se taire ce nom si doux à répéter, où le père ne Tait appris à son fils? Quelles montagnes jamais, quels fleuves ne rouirent invoquer?

La terre de ce vieux monde ne porte pas seule tes temples, mais celle-là encore que devina l'intrépide Génois nourrit des hommes fidèles à ton culte.

En quelles landes sauvages, au delà de quelles

mers barbares cueille-t-on une fleur qui ne connaisse pas les degrés bénis de tes doux autels?

0 Vierge! ôDame! ô toute sainte! que de beaux noms te garde toute langue 1 Plus d'un peuple superbe se place avec orgueil sous ta gracieuse tutelle.

Et quand le jour se lève, et quand le jour tombe, et quand le soleil le partage au milieu de sa course, l'airain qui te salue invite la foule pieuse à te rendre hommage.

Dans les terreurs de sa veille nocturne, c'est toi que nomme le petit enfant. Et quand la mer s'enfle et rugit, c'est vers toi qu'élève ses mains le nautonnier tremblant.

C'est dans ton sein royal que l'humble femme dépose ses larmes dédaignées, à toi, bienheureuse, qu'elle raconte les soucis de son âme immortelle ;

A toi, qui écoutes les prières et les plaintes, mais non à la manière du monde; à toi qui ne sais pas mettre entre la douleur des petits et celle des grands sa distinction cruelle.

Toi aussi, ô bienheureuse, tu connus le jour des larmes, et jamais jour ne viendra qui le couvre du voile de l'oubli; chaque jour encore on en parle, et tant de siècles ont passé sur lui ;

Chaque jour encore on en parle, et on le déplore en mille lieux, et la terre se réjouit encore avec toi, à chacune de tes joies, comme à un événement d'hier.

Tant, de toute créature louée, la mère de Dieu de-

Page 1