INTRODUCTION. XXVII
table de nuit. La chambre était vaste, mais modestement tapissée d'un papier jaunâtre à fleurs; un bouquet de roses peintes s'épanouissait au centre du plafond. Quelques petits tableaux de dévotion, un crucifix pendu au mur près du lit, le portrait sans cadre du meilleur ami de Manzoni, le professeur Rossari, mort il y a deux ans, puis quelques livres çà et là, un canapé en laine blanche et bleue, une petite table ronde en bois de noyer avec un marbre jaune, enfin le vieux fauteuil préféré, garni de cuir, voilà tout l'ameublement, toute la décoration de cette chambre patriarcale; mais l'âme du maître était là. »
Voilà où l'on peut dire que l'Italie entière vint le prendre pour l'accompagner à ce duomo de Milan qui, depuis bien des générations, n'avait pas vu entrer sous ses voûtes un mort si grand et si digne du respect de tous. Ces voûtes, tendues de noir, voyaient défiler, pour aller se presser autour d'un somptueux catafalque, les princes et les magistrats, tous les grands corps de l'État, l'Italie entière, on peut le dire; et, pour présenter cette grande âme à Dieu, ce ne fut pas trop du successeur de saint Ambroise et des Borromées : l'archevêque de Milan officiait. L'écusson des armoiries de la famille, placé sous le portique, témoignait devant tous qu'à côté de l'illustration personnelle, l'Italie 'ne dédaigne pas encore de rappeler celle de la race et de garder leur place aux gloires du passé parmi celles de l'âge présent. Au cimetière, des discours éloquents furent prononcés. Jamais le noble poète ne se fût douté qu'il dût faire un jour tant de bruit, après toute la peine qu'il s'était donnée pour apaiser celui qu'avaient fait les œuvres de ses jeunes années; et je crois volontiers que les fidèles amis des dernières, étourdis de ce tumulte où tant de voix s'étaient élevées pour parler de tant de choses que toutes peut-être il n'eût pas aimé à entendre, éprouvèrent le besoin de rentrer dans cette chambre austère où on vient de nous le montrer, et d'y rendre, dans le silence et la solitude, un dernier et muet hommage à celui qu'ils avaient aimé.
Avant d'adresser nous-même un suprême adieu à la tombe qui vient de se refermer sur ce vrai grand homme, nous voudrions constater un double fait à son honneur.
Le premier, c'est que le poëte qui, de nos jours, en Italie,
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a rompu avec le plus d'éclat avec la tradition classique, ne se survivra à lui-même que dans un petit nombre d'oeuvres accomplies, et se rattache cependant encore, originalité à part, à l'école des anciens maîtres par la pureté de l'inspiration, l'élévation des idées et la perfection de la forme. La seconde remarque, la voici. Notre siècle est celui des œuvres hâtives et des écrivains qui se dépensent au hasard et sans compter. Jadis on choisissait; aujourd'hui tout ce qui échappe à la fantaisie journalière du talent devient aussitôt la pâture des lecteurs. Manzoni n'a offert à leur suffrage que ce qui a commencé par mériter le sien. De là le très-petit nombre de ses écrits; mais rien, dans ce sobre écrivain, ne laisse soupçonner l'indigence du génie. Chaque production de sa plume atteste la force autant que la perfection, mais cette force maîtresse d'elle-même et chez qui la mesure est encore un signe de la puissance. L'œuvre de Manzoni forme dans son ensemble un monument dont on fait aisément le tour, mais qui, bâti de granit et établi sur une base solide, est de ceux que le temps ne démolit pas. Pour en revenir à la langue de la critique, on se tromperait en croyant que l'illustre Milanais n'a écrit que pour les lecteurs choisis : les Fiancés sont également faits pour enchanter les simples et les forts, et, dans le récit populaire du prosateur comme dans l'œuvre à la fois savante et inspirée du poète, la part des délicats est partout.
Antoine de Latour.
p.S, — Quoi que nous venions de dire de l'extrême répugnance que Manzoni paraît avoir éprouvée pour l'action, une ou deux fois, cependant, il ne put résister au besoin de faire entendre sa voix dans les grandes occasions où l'indépendance de l'Italie était en jeu. Les derniers éditeurs de ses oeuvres ont ajouté à la partie lyrique un fragment daté de 1815, sur la proclamation de Rimini, et une ode à la mémoire du poëte Kœrner, datée du mois de mars 1821, remarquable par l'explosion du sentiment patriotique. Mais il semble que Manzoni ait eu peur de l'écho de sa propre voix; celte ode, bien connue en Italie, n'a paru que très-récemment dansles œuvres du poëte, et la traduction que nous en donnons est, croyons-nous, la première que l'ou ait essayée en Franco. A. dk L.
LE COMTE