XXVI INTRODUCTION
Retiré à la campagne, il écrivait peut-être , mais à coup sûr il étudiait. Dans ce poëte, qui eut deux des grandes cordes de la lyre, dans ce romancier d'une imagination si vaste, d'une observation si pénétrante et si sûre, il y avait encore un érudil, est-ce dire assez? un grammairien, dans le sens le plus étendu et le plus élevé du mot. Pendant que d'autres poursuivaient l'unité de l'Italie par la politique et dans les ténébreuses menées des sociétés secrètes, ne voyant, quelques uns du moins, dans les Fiancés que l'œuvre d'une réaction fatale, Manzoni, plus profondément patriote que pas un, travaillait à commencer l'unité italienne par la langue. Ce fut le rêve et le labeur de ces silencieuses dernières années. Pendant que les impatients souriaient à l'apparition de chacun de ses petits traités que l'on a réunis en deux minces volumes, lui, unitaire à sa façon, et cachant un grand dessein dans ses modestes dissertations, poursuivait, avec toute l'énergie d'une intelligence qui ne vieillit pas, l'unification de l'Italie intellectuelle et littéraire. Je ne sais s'il n'y tenait pas plus qu'à l'autre; toujours est- il qu'il portait dans cet effort toute l'énergie de ses jeunes années. Mais comme tous ceux qui, prévenus d'une idée, la poussent à l'extrême, je serais assez disposé à croire, avec des critiques sérieux, qu'il a quelque peu gâté les Fiancés en leur faisant parler, dans les dernières éditions, l'idiome artificiel qu'il rêvait, espèce de métal de Corinthe dans lequel il eût voulu voir se fondre tous les dialectes de l'Italie. 11 s'en préoccupa jusqu'audernier jour.
J'emprunte à l'un des plus récents et plus ingénieux biographes de Manzoni ' le tableau de la dernière retraite où la mort le surprit, si toutefois la mort a. pu surprendre une âme si forte et si bien préparée :
« Ceux qui l'ont vu, l'autre jour encore, dans la chambre où il avait fermé les yeux, nous le montrent couché sur un lit de fer peint en rouge, le front très-beau, le visage calme, le menton retenu par un mouchoir. Le corps reposait sur une couverture blanche, avec une grande croix d'ivoire et d'ébène sur la poitrine, et sans autre ornement funèbre que deux candélabres allumés et posés sur une