‹ Théâtre et poésiesChapitre 38 sur 221 · ACTE I , SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I , SCENE II

de vous voir échappé à un si terrible danger. C'est à nous, nous le proclamons, que l'offense a élé faite, et plus que jamais désormais le bouclier de Venise sera étendu sur votre tête, bouclier de vigilante protection et de vengeance.

LE COMTE

Sérénissime doge, je n'ai pu faire encore que des vœux pour ce sol hospitalier que j'aspire à nommer ma patrie. Ohl cette vie qui vientd'être soustraite à de lâches complots, et qui n'a fait jusqu'ici qu'ajouter en silence des jours à des jours et se garder tristement, je pourrai donc la tirer encore de son obscurité et l'immoler pour vous, mais de telle manière qu'un jour on puisse dire que Venise n'avait pas placé sa haute coniiance sur un indigne serviteur.

LE DOGE

Sans doute elle attend de vous de grandes choses quand il le faudra. Ici, c'est à votre prudence que nous nous adressons seulement. Depuis longtemps, Florence implore contre Yisconti le secours de nos armes; votre sentiment ne sera pas d'un faible poids dans la balance que nous tenons encore égale.

LE COMTE

Et mes conseils et mon bras et tout ce que je suis vous appartient; et certes, s'il fut jamais une occasion où je dusse espérer que mon avis pût vous être utile, c'est celle-ci, et je vous le donnerai. Mais auparavant, qu'il me soit permis de vous dire quelques mots de moi-même, et de vous ouvrir un cœur, un cœur qui n'aspire qu'à être bien connu.

LE DOGE

Parlez : rien de ce que vous avez à cœur ne saurait être indifférent à cette assemblée.

LE COMTE

Doge sérénissime, sénateurs; je me trouve dans cette position que je ne puis vous prouver ma reconnaissance et ma fidélité, sans devenir l'ennemi d'un homme qui fut, un temps, mon maître. Si je croyais que le plus léger devoir me liât encore à lui, je voudrais fuir l'ombre honorée de vos enseignes, je voudrais me condamner au repos et h l'obscurité, plutôt que de rompre ce lien et de m' avilir moi-même âmes propres yeux. Mais je ne me sens aucun doute au cœur sur le parti que j'ai choisi; il est honorable, il est juste. Je ne crains plus qu'une chose, les jugements d'autrui. Oh! bien heureux celui à qui la fortune marque si distinctement sur sa route le double sentier du blâme et de l'honneur, qu'il peut marcher certain d'être applaudi, et sans faire un pas qui réjouisse le regard attentif et malin d'un ennemi! J'ai dû suivre une autre carrière, où je cours risque de rencontrer, il faut bien le dire, le triste nom d'ingrat, l'insupportable nom de traître. Je sais que l'usage des grands est de profiter d'une action qu'ils regardent comme coupable, et de prodiguer à celui qui s'est chargé de l'accomplir des récompenses et le mépris; je le sais, mais je ne me sens pas né pour cela. De toutes les récompenses, la plus belle à mes yeux et la seule que j'ambitionne, c'est votre estime, l'estime de tout homme d'honneur, et, je le dis hardiment, je sens que je la mérite. J'en atteste, ô sénateurs, votre profonde sagesse, je me tiens libre de tout devoir envers le duc, et je le suis. Si l'on veut régler le compte de nos services réciproques, le monde saura dire qui de nous deux est le débiteur. Mais il ne s'agit plus de cela. J'ai été fidèle au duc tant que je suis resté avec lui, et je ne l'ai quitté que lorsqu'il m'y a contraint.il

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