ACTE I, SCÈNE II
m'a chassé du grade que j'avais payé de mon sang, et vainement j'essayai de me plaindre à mon maître, mes ennemis avaient élevé un mur d'airain autour de son trône. Je finis alors par m'apercevoir que ma vie ellemême était menacée. Je ne lui donnai pas le temps de frapper, car cette vie, je veux bien la perdre, mais sur le champ de bataille, pour une noble cause, avec honneur, et non pas par la main traîtresse des lâches. J'abandonnai le duc et vous demandai un asile. Ses complots y ont encore poursuivi mes jours. Maintenant je ne lui dois plus rien. Il s'est déclaré mon ennemi, je me déclare le sien. Je me dévoue à vos intérêts, mais franchement et de propos délibéré, en homme convaincu qu'il entreprend une cause juste.
LE DOGE
Et vous êtes cet homme, aux yeux du Sénat; l'Italie entière a déjà irrévocablement prononcé entre le duc et vous, il a dégagé votre foi, il vous l'a rendue intacte, telle qu'il la reçut de vous le premier jour. Cette foi maintenant nous appartient, et nous saurons en faire un tout autre compte. Que la sincérité de vos conseils en soit pour nous un premier gage.
LE COMTE
Je suis heureux de pouvoir sans hésiter vous donner un tel conseil. Je crois La guerre complètement nécessaire; et s'il est permis à l'homme de voir avec certitude au delà du présent, je réponds de l'issue de la guerre. Mais plus vous vous hâterez et mieux vous la ferez. Où en est aujourd'hui le duc? Par lui Florence est à demi vaincue ; mais le vainqueur est las et blessé ; son épargne est vide; accablés par la terreur et lé poids des impôts, ses sujets appellent eux-mêmes sur leurs armes les déroutes et les revers. Je les connais,
et je dois les connaître. Beaucoup ont gardé la mémoire de leur glorieuse, de leur antique indépendance, et partout où se montre le rayon d'un nouvel avenir, quel qu'il soit, ils y tournent aussitôt un regard de désir, frémissants à la fois et honteux du présent. Il connaît le danger. Aussi, voyez comme il vous parle avec douceur : il ne vous demande que le temps de déchirer la proie qu'il tient déjà entre ses ongles et de la dévorer. Mais laissez-lui ce temps, la face des choses est aussitôt changée : le voilà d'abord qui s'empare de Florence; gorgées de For des vaincus, ses bandes, plus nombreuses que jamais, ne respirent qu'entreprises nouvelles. Quel prince alors osera refuser son alliance? Heureux celui que le premier il appellera son ami! Soyez sûrs qu'il ne cherchera plus qu'une occasion et les moyens de vous faire la guerre, à vous qui serez restés seuls. La colère, qui redouble l'audace dans le cœur du brave quand il se sent frappé, il ne la trouve, lui, que dans le succès. Impatient de tout délai, lorsque la victoire est certaine, mais irrésolu dans le danger, caché à ses propres soldats, il ne veut du combat que le butin. Retiré, comme une bête sauvage, dans le fond d'une citadelle ou dans l'une de ses maisons de plaisance, il ne s'occupe que de chasses et de festins, ou il interroge en tremblant quelque devin. Le moment est propice pour le vaincre, saisissez ce moment. La prudence, aujourd'hui, c'est l'audace.
LE DOGE
Comte, le Sénat va prendre son parti sur votre avis fidèle; mais qu'il le suive ou non, il vous en remercie, et il y reconnaît tout ensemble et votre sagesse et votre attachement à la République.
(Le comte se retire.)