‹ Théâtre et poésiesChapitre 41 sur 221 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

LE DOGE

Le comte a abandonné un prince, mais lequel? un prince qui lui devait ses États, et qu'il ne pouvait guère regarder comme son supérieur; un prince circonvenu par quelques courtisans, les plus vils des hommes; un lâche, un insensé qui n'a même pas su tirer un bon conseil de la peur, la cacher dans son âme et faire contenance, assez imprudent pour annoncer le coup avant de frapper; voilà le maître dont le comte s'est fait un ennemi! Mais, grâce à Dieu, je ne vois rien dans Venise qui ressemble à cela. Parce qu'un coursier fougueux aura fait une fois vider les arçons à quelque téméraire imbécile et l'aura jeté dans la boue, est-ce une raison pour qu'un écuyer prudent et habile renonce à le monter?

MARINO

Puisque le doge est si sûr de cet homme, je ne fais plus aucune objection; je n'aj plus à lui demander qu'une chose : veut-il se faire la caution du comte ?

LE DOGE

La question est précise et veut une réponse précise. ' Non, je ne serai pas la caution du comte, je ne le serai de personne. Je réponds de mes œuvres et de mes conseils; ils sont fidèles, et cela me suffit. Ai-je donc proposé de ne point surveiller le comte et de remettre l'État tout entier dans ses mains? Il marchera dans le droit chemin, je le crois; mais s'il venait à s'en écarter, manque-t-il à Venise un œil pour le suivre et nous avertir, un bras invisible pour l'atteindre?

MARCO

Pourquoi attrister par le soupçon les commencements d'une si belle entreprise, et parler de terreurs et de châtiments, où il ne peut être question que de grâces

et d'éloges? Je n'ai que faire de dire qu'une seule voie est ouverte à l'intérêt du comte, nous demeurer fidèle; mais dois-je dire où doit sur toute chose s'appuyer notre confiance en lui? c'est la gloire dont il s'est couvert, celle où aspire encore son fier et généreux courage. Qu'il veuille un jour descendre de la hauteur de ses pensées et tomber au niveau des lâches, c'est ce qui ne peut être. Maintenant, si la prudence le veut ainsi, que l'œil soit ouvert sur lui, mais le cœur peut dormir en paix. Et puisque dans une cause si juste et si grande, Dieu nous envoie un tel présent, recevonsle du moins avec les sentiments et de l'air dont on reçoit un présent.

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