‹ Théâtre et poésiesChapitre 40 sur 221 · LE DOGE ET LES SÉNATEURS · texte numérisé non relu

LE DOGE ET LES SÉNATEURS

LE DOGE

Vous n'attendez pas de moi un autre sentiment que celui qui respire dans les nobles paroles du comte. Quand le conseil le plus généreux est aussi le plus sûr, qui pourrait hésiter encore? Tendons la main au frère qui nous implore. Un nœud sacré unit les États libres : entre eux tout est commun, les dangers et les espérances; dès que l'un tombe, tous les autres tremblent dans leurs fondements. Provocateur des faibles, ennemi de quiconque ne veut pas être son esclave, pourquoi le duc nous demande-t-il la paix avec de si vives instances? Parce qu'il veut lui-même, et seul, choisir le moment de la guerre, et celui-ci n'est pas le sien. C'est le nôtre, à nous, si le courage et la prudence ne nous font défaut. Le duc veut nous surprendre l'un après l'autre; unissons-nous pour marcher contre lui. Ah! ce serait la première fois que le lion de Saint-Marc lan- . guirait, endormi au son des paroles flatteuses. Non, non, c'est vainement qu'on l'aura tenté. — Je vous propose d'entrer dans la ligue, de déclarer immédiatement la guerre au duc, et de donner au comte le commandement de nos armées de terre.

MARINO

La guerre est juste, elle est nécessaire; je ne me lève point pour parler contre la guerre. Je ne demande qu'une chose, c'est que l'on pense à en assurer le succès. La moitié de l'entreprise est dans le choix du général. Carmagnola, je le sais, compte beaucoup d'amis parmi nous; mais je m'assure aussi que pas un d'eux ne le préfère à la patrie, et pour moi, quand

c'est d'elle qu'il s'agit, je ne regarde plus à rien. Je le dis, et il m'en coûte, sérénissime doge, de venir combattre en face votre opinion, ce n'est pas là le chef que réclament la gravité, l'honneur de cet État. Je n'examine pas pourquoi il a quitté le duc : il fut l'offensé, et l'offense est telle qu'il n'y a plus de réconciliation possible; je le crois, et m'en rapporte à ses propres paroles. Mais ces paroles, il importe fort de les examiner, car il s'y est peint tout entier. Gouverner un orgueil si ombrageux, si délicat, si violent, ce n'est pas là, sénateurs, un embarras qui me semble moindre que la guerre elle-même. Tout notre soin jusqu'ici n'a ' été qu'à maintenir nos sujets dans le respect. Il nous faudra désormais pratiquer d'autres maximes et étudier le moyen d'honorer dignement cet homme ; — et quand il aura la main dans la garde de notre épée, pourrons-nous dire que nous nous sommes donné un serviteur docile? Chacun de nous devra-t-il s'empresser à lui plaire? Si un conflit s'élève, sera-t-il trouvé bon que dans les choses de la guerre notre volonté maîtrise encore celle d'un si grand capitaine? S'il se trompe, car enfin je ne le crois pas invincible, et c'est nous qui porterons la peine de son erreur, je vous le demande, sera-t-il permis de s'en plaindre? et si vous n'en recueillez que la honte et le mépris, que faire alors? le souffrir? ce n'est pas là, je pense, votre pensée; montrer du ressentiment? mais c'est lui donner l'occasion de nous quitter au milieu d'une entreprise, dans les circonstances les plus difficiles, et de s'en aller, irrité, offrir au premier qui en voudra, à notre ennemi peut-être, le secours de son bras, révéler tout ce qu'il sait de nous, et entretenir la renommée de notre ingratitude et de ses grands services.

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