ACTE I, SCENE V
dance et une circonspection servile, il y a un milieu; il est une prudence, même pour les cœurs les plus nobles et les plus fiers; il est un art de s'emparer des âmes vulgaires sans s'abaisser jusqu'à elles, et quand tu le voudras, ta raison te l'enseignera.
LE COMTE
Tu ne dis que trop vrai. Ce conseil que tu me donnes, mille fois je me le suis adressé à moi-même; mais toujours il m'a échappé à l'heure où j'en avais besoin, et toujours j'ai appris à mes dépens que là où la colère a semé, c'est le repentir qui moissonne. Dure et inutile école! Las enfin de m'imposer des lois pour les enfreindre, j'ai pris ma résolution. S'il est dans ma destinée d'être toujours enlacé dans de tels nœuds, qu'il faille, pour m'en dégager, précisément la vertu qui ma manque le plus — si toutefois c'est une vertu; — s'il est dans ma destinée que je sois, un jour, surpris dans ces liens et que j'y périsse, mieux vaut encore marcher en aveugle au-devant de mon sort. J'en appelle à toi-même : les bons ne manquèrent jamais d'ennemis, et tu as les tiens comme moi, et je ferais serment que dans le nombre il n'en est pas un seul à qui tu daignes, je ne dirai point faire des caresses, mais ne pas laisser voir ton mépris. Réponds.
MARCO
Je l'avoue, s'il est un mortel de qui j'aie envié le sort, c'est celui qui naquit en des lieux et dans un temps où l'homme pouvait à découvert porter son âme sur son front, et n'avait d'épreuves que celles où la ruse était moins nécessaire que la force. Aussi, dès qu'il s'agit de feindre, ne fétonne plus de me voir si peu d'expérience. Mais considère combien en cela je puis me tromper plus impunément que toi. Ma poitrine
laisse peu de chemins ouverts au poignard d'un ennemi. L^a raison publique me protège contre les haines privées; je porte le même manteau que ceux qui tiennent mon sort dans leurs mains. Mais toi, un étranger, un condottiere à la solde d'une seigneurie, toi à qui l'État donne mille épées pour le sauver, pas une pour
te sauver toi-même fais que tes amis n'entendent
que ton éloge, et ne leur donne pas le triste soin de te justifier. Songe qu'ils ne sauraient être heureux, si tu ne Tes toi-même. Que te dirai-je encore? veux-tu que je touche une corde qui résonne plus profondément dans ton cœur? pense à ta femme, pense à ta fille, dont tu es Tunique espérance. Le ciel leur a donné une âme pour sentir la joie, une âme qui soupire après les jours sereins, mais qui ne peut rien pour les conquérir. Toi, tu le peux pour elles — et tu le voudras. Ne dis plus que ta destinée te pousse; quand le fort a dit: Je veux, il sent qu'il est son maître plus que d'abord il ne l'avait pensé.
Tu as raison. Le ciel sans doute veut prendre quelque soin de moi, puisqu'il m'a donné un tel ami. Écoute : le succès pourra, je l'espère, apaiser ceux qui ne m'aiment pas. Tout finira heureusement. Toi, cependant, si tu entends de moi quelque chose qui te déplaise, accuses-en mon caractère, l'impétuosité d'un premier mouvement, jamais l'oubli de tes paroles.
MARCO
Maintenant rien ne manque à ma joie. Pars, triomphe el reviens. — Oh! bien venu sera le messager désiré qui m'annoncera ta gloire avec le salut de la patrie!