‹ Théâtre et poésiesChapitre 61 sur 221 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

rendre la liberté, et rien ne peut les relenir qu'un ordre de votre bouche.

LE COMTE

Un ordre de ma bouche?

LE SECOND COMMISSAIRE

Hésiteriez-vous à le donner?

LE COMTE

C'est là un usage de la guerre, vous le savez. Il est si doux de pardonner après qu'on a vaincu ! La colère se change si vite en amitié dans les cœurs qui battent sous le fer t ah ! n'enviez pas une si noble récompense à ceux qui pour vous ont exposé leur vie, et qui aujourd'hui sont généreux , parce qu'hier ils furent braves.

LE SECOND COMMISSAIRE

Que l'on soit générenx, quand c'est pour soi que l'on combat, Seigneur; mais ceux-ci, — et je pense qu'ils le tiennent à honneur, — ont combattu à notre solde, et les prisonniers sont à nous.

LE COMTE

Vous le croyez ainsi, à la bonne heure; mais ceux qui les ont vus en face, qui ont affronté leurs coups, et qui à grand'peine ont mis sur eux leurs mains ensanglantées, ceux-là ne le croiront pas si aisément.

LE PREMIER COMMISSAIRE

Ce n'est donc là qu'une joute pour le plaisir des yeux? Ce n'est pas pour conserver que Venise triomphe, et pour elle la victoire sera vaine?

LE COMTE

Je l'ai déjà entendue, et il faut que je l'entende encore, cette parole amère et qui m'importune comme l'insecte qui, chassé une fois, revient encore bourdonner autour de mon visage... La victoire est vaine?

mais la plaine jonchée de morts, le reste épars et découragé; — l'armée la plus florissante I — une armée avec laquelle, si elle existait encore et qu'elle fût à moi, bien à moi, je voudrais parcourir en maître toute Tltalie; tous les desseins de l'ennemi jetés au vent; l'ennemi perdant jusqu'à la pensée même d'attaquer; quatre généraux auxquels c'était hier une gloire de résister, aujourd'hui à grand'peine échappés de mes mains, et contraints de fuir; la terreur de ces grands noms à moitié évanouie; l'audace redoublée chez les nôtres, défaillante chez l'ennemi; le choix du théâtre de la guerre tout entier dans nos mains; dans nos mains tout le territoire qu'abandonne le vaincu!... Voilà donc ce qui n'est rien? Vous croyez, vous, que ces prisonniers vont retourner à Philippe, qu'ils l'aiment, qu'ils se soucient de lui plus que de vous? que c'est pour lui qu'ils ont combattu? Ils ont combattu, parce que dans le cœur de l'homme qui suit une bannière il est une voix impérieuse qui lui crie : Combats, et sois vainqueur! Ils ont perdu la partie. Les voilà libres, ils se vendront, — c'est aujourd'hui le sort du soldat! — au premier qui voudra les acheter... Achetez-les, ils sont à vous.

LE PREMIER COMMISSAIRE

En prenant à notre solde ceux qui devaient les vaincre, nous avons cru les acheter aussi.

LE SECOND COMMISSAIRE

Seigneur, Venise met en vous sa confiance ; elle voit en vous un fils, et tout ce qui peut être utile à ses intérêts, à sa gloire, elle attend de vous que vous le ferez.

LE COMTE

Tout ce qui est en mon pouvoir,..

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