‹ Théâtre et poésiesChapitre 71 sur 221 · ACTE IV, SCÈNE I. T · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I. T

nous empêche de le rompre? Une amitié si noblement serrée ne peut-elle noblement finir? Comment? Là encore on voit un danger! On redoute le génie audacieux du condottiere, sa renommée, l'amour des soldats! Si c'est un crime de rendre plein témoignage à la vérité, si à cette crainte misérable on ne peut opposer la loyauté du comte, le sentiment de notre honneur ne peut-il du moins nous en affranchir? Ayons de nousmêmes une plus haute idée, et ne laissons pas croire que Veniseen estvenueàcepointqu'un homme peut la mettre en péril. Laissons de tels soucis aux tyrans. Que Ton craigne la valeur làoù le sceptre est dans une seule main, là où pour le ravir il suffit d'un guerrier qui dise : Je suis plus digne de le porter, — et qui le persuade à ses compagnons d'armes. Mais lui, que pourrrait-il tenter? — Retourner au duc, dit-on, et entraîner avec lui ses bandes dans sa trahison. — Retourner au duc? à l'homme qui ne pardonna jamais ni un affront ni un service éclatant, lui qui éleva son trône et qui vient de l'ébranler? Celui qui n'a pu rester l'ami de Philippe quand il combattait pour lui, le redeviendrait après l'avoir vaincu ! Il s'approcherait de cette main qui, ici, à Venise, dans cet asile, achète un poignard pour lui percer le cœur I II n'y a que la haine, seigneur, qui le puisse croire. Ah! quelle que soit la raison qui fait que je me trouve devant ce tribunal redouté, c'est pour moi une faveur suprême, si je puis une fois encore faire entendre la vérité; et je nourris un reste d'espérance qui peut-être ne sera pas vain. Oui, la haine aveugle, la haine seule pouvait faire que dans le sénat un tel soupçon fût énoncé, entendu, toléré. Le comte a beaucoup d'ennemis parmi nous; je ne veux pas chercher pourquoi ils le sont devenus; — ils le

sont. Lorsque je dévoilais les inimitiés privées qui se cachaient à l'ombre de la vindicte publique; lorsque je demandais que l'on ne prît conseil que de l'intérêt de l'État et de la justice; je ne remplissais pas alors le devoir d'un ami, mais celui d'un patricien fidèle. Je n'excuse pas mes paroles; lorsque j'ai entendu proposer que, sous prétexte de consulter Carmagnola, il fût rappelé à Venise, accueilli avec plus d'honneurs encore que de coutume, et tout cela pour l'attirer dans le piège... alors, je ne le nie point...

MARINO

Vous ne vous êtes plus souvenu que de l'ami.

MARCO

Alors, je ne veux pas le dissimuler, j'ai senti toutes les puissances de mon âme se soulever contre un conseil... Non, ce ne fut pas ma seule pensée que j'écoutai, ce fut l'honneur de ma patrie que je vois avili, le cri de nos ennemis et de la postérité, ce premier sentiment d'honneur qu'une trahison inspire à l'homme qui doit en détourner l'effet ou se tenir à l'écart. Et si à tant d'émotions est venue aussi se mêler quelque pitié pour un héros, devais-je donc, pouvais-je lui imposer silence? Je suis coupable d'avoir cru qu'il ne peut y avoir d'utile pour Venise que ce qui l'honore; qu'il est possible delà sauver sans pour cela...

MARINO

C'est assez : si j'en ai tant écouté, c'est parce qu'il importe aux chefs du conseil de vous connaître à fond. On a voulu vous attendre à la réflexion; on a voulu voir si des pensées plus mûres ne vous auraient pas ramené à des conseils plus sages, plus dignes d'un citoyen de Venise. Maintenant, puisque c'est en vain qu'on a pu l'espérer, croyez-vous que je veuille défen-

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