ACTE IV, SCÈNE III
GONZAGA
Mais toi, quelle certitude? Je vois de beaux semblants, j'entends de douces paroles, autant de signes d'amitié; mais la haine qui craint en a-t-elle d'autres?
Non : cette pensée ne me préoccupe nullement. Ils sont trop accoutumés à régner pour ignorer qu'il ne faut pas importuner l'homme de qui on obtient le plus en lui demandant le moins. D'ailleurs — tu peux m'en croire; — je les ai observés de près; leur politique profonde, ces savantes manœuvres, ces détours mensongers, cet art de feindre, de se taire, de prévoir, dont le monde les loue et les blâme si vivement, tout cela est fort au-dessous de ce que le monde en peut voir.
GONZAGA
Si toutefois ce n'est pas le comble de leur art que de paraître tels à tes yeux.
LE COMTE
Non ; tu les vois par les yeux d'autrui. Quand tu les verras par les tiens, tu en auras une autre idée. Il en est bon nombre parmi eux qui sont honnêtes et francs. Il en est un surtout qui renferme une âme élevée et de qui n'oserait s'approcher une pensée qui ne fût pas généreuse : âme douce et fière, dans laquelle tu ne saurais lire sans te sentir touché d'amour, de respect et du désir de lui ressembler. — Ne crains rien, ils ne sont pas mécontents de moi, et si jamais ils Tétaient, je le saurais bientôt.
GONZAGA
Veuille le ciel que tu ne t'abuses pas!
LE COMTE
— J'ai un autre souci, — je suis las de cette guerre
que je ne puis conduire à mon gré. — Quand je n'étais encore qu'un soldat de fortune, caché et perdu dans mille autres, quand je sentais que le ciel ne m'avait pas mis à ma place, que je respirais en frémissant l'air pesant de l'obscurité, et que le commandement me paraissait si beau... qui m'eût dit alors qu'un jour je le posséderais, que je commanderais à des chefs glorieux, à tant de soldats si fidèles et si braves, et que pourtant je ne serais pas heureux!... (Entre un soldat.) Que m'apportes-tu?
LE SOLDAT
Une dépêche de Venise.
(Il lui présente le papier et sort.) LE COMTE.
Voyons. (77 lit.) Que te disais-je? Je ne les eus jamais plus favorables. Le duc leur demande la paix, et ils désirent en conférer avec moi. Veux-tu m' accompagner?
GONZAGA
Je te suis.
LE COMTE
Que dis-tu de cette paix?
GONZAGA
Tu le demandes à un soldat?
LE COMTE
Il est vrai; — mais est-ce là une guerre? 0 ma femme, ô ma fille, avant peu je vous reverrai, j'embrasserai mes amis. — C'est là au moins du bonheur ! — - et cependant je ne suis pas pleinement heureux. — Qui pourrait me dire si je reverrai jamais un si beau champ de bataille?