‹ Théâtre et poésiesChapitre 79 sur 221 · ACTE V, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE I

LE DOGE

Vous les entendrez tout à l'heure du collège secret.

LE COMTE

Je le récuse. Tout ce que j'ai fait pour vous, je l'ai fait à la clarté du soleil; je ne veux pas en rendre compte dans de perfides ténèbres. Le guerrier n'a qu'un juge, le guerrier. Je veux me justifier devant un juge qui me comprenne; je veux que le monde entende ma défense, et qu'il voie...

LE DOGE

Le temps de vouloir est passé.

LE COMTE

Mais on veut donc ici me faire violence ? Holà ! mes gardes !

(il élève la voix et se dispose à sortir.) LE DOGE,

Vos gardes sont loin d'ici. — Soldats! — {Entrent des gens armés.) — Voici désormais vos gardes.

LE COMTE

Je suis trahi! je le vois.

LE DOGE

Nous avons donc fait sagement de les renvoyer : on l eu raison de penser que, surpris dans son complot, le traître pouvait devenir un rebelle,

LE COMTE

Un rebelle aussi! oui; vous pouvez désormais parler comme il vous plaira,

LE DOGE

Qu'on l'entraîne au tribunal secret.

LE COMTE

Écoutez-moi d'abord un instant. Vous avez, je le vois, résolu ma mort; mais en même temps, vous avez résolu votre infamie éternelle. L'enseigne du Lion se

déploie hors de ses antiques frontières, sur ces tours où l'Europe sait que je la plantai de ma main. Où vous régnez, on se taira, il est vrai: mais autour de vous, mais où n'arrive pas la terreur muette de votre domination, là seront pesés, là seront écrits en caractères ineffaçables le bienfait et la récompense. Pensez à votre histoire, à l'avenir. Avant peu, le jour viendra où vous aurez encore besoin d'un guerrier; — qui voudra se faire le vôtre? — Vous provoquez le soldat. Maintenant je suis entre vos mains, il n'est que trop vrai. Mais souvenez- vous que je ne suis pas né ici, que je naquis chez une nation belliqueuse, unie, accoutumée depuis longtemps à regarder comme sienne la gloire de chacun de ses enfants; elle ne peut rester étrangère à l'outrage qui m'est fait. On vous trompe, et vous vous êtes laissé entraîner par quelque lâche, votre ennemi et le mien. Vous ne croyez pas que je vous aie trahis. Il en est temps encore.

LE DOGE

11 est trop tard. Quand vous avez médité le crime et bravé ceux qui devaient le punir, c'est alors qu'il fallait prévoir.

LE COMTE

Misérable! tu as peut-être osé croire qu'un brave tremblait pour ses jours! Ah! tu verras comment on meurt; va... Quand la dernière heure viendra te prendre sur ton lit sans honneur, certes tu ne l'attendras pas avec ce front que je porte au-devant de la mort infâme où tu me traînes.

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