ANTONIETTA, MATHILDE
MATHILDE
Voici l'aurore; et mon père ne vient point encore.
ANTONIETTA
Oh! tune le sais pas par expérience; les événements heureux arrivent tard, se font longtemps attendre et n'arrivent pas toujours. C'est le malheur seul qui se hâte, ô ma fille : à peine l'a-t-on entrevu, que déjà il est sur nous. Mais la nuit est passée. Les pénibles heures de l'attente sont déjà loin : dans peu d'instants sonnera celle de la joie. Il ne peut tarder davantage; — Ce retard m'est d'un heureux augure : ils n'ont tant prolongé leur délibération que pour assurer la paix. — Il sera à nous, et pour longtemps.
MATHILDE
O ma mère, je l'espère aussi. Voilà assez de nuits passées dans les pleurs, assez de jours dans les alarmes. Il est bien temps qu'à chaque minute, à chaque nouvelle, à chaque rumeur du vulgaire, nos cœurs ne tressaillent plus, et que cette pensée horrible ne revienne plus affaiblir notre âme combattue : Celui après lequel vous soupirez, maintenant peut-être il meurt.
ANTONIETTA
Oh! "pensée cruelle! Mais pour l'instant du moins elle est loin. Toute joie, ma fille, s'achète au prix de la douleur. As-tu oublié ce jour où ton glorieux pèi*e, mené en triomphe et environné des plus nobles citoyens, portait au temple les enseignes des ennemis?
MATEILDE.
Oh! ce jour!
ANTONIETTA
Chacun semblait au-dessous de lui; l'air retentissait de son nom; et nous, séparées de la foule, nous contemplions d'un lieu élevé cet homme sur qui seul étaient tournés tous les regards : ivres de joie, nos cœurs défaillaient et se disaient : « Nous sommes à lui! »
MATHILDE
Heureux moments!
ANTONIETTA
Qu' avions-nous fait pour les mériter? Le ciel nous avait entre mille choisies pour cette joie. — Le ciel t'a choisie, le ciel a écrit sur ton front un nom si beau,... il t'a fait un présent si rare, que, quel que soit l'homme auquel tu l'apportes, il en sera fier. Ah! quelle envie excite notre sort? Ne faut-il pas la payer de ces tourments?
MATHILDE
Ah! le terme en est venu... écoute : j'entends un bruit de rames... il augmente... il cesse... les portes s'ouvrent... ah! sans doute c'est lui qui arrive! ô ma mère, je vois une armure! c'est lui !
ANTONIETTA
Qui serait-ce donc si ce n'était pas lui? ô mou
époux!...
(Elle se précipite "vers la porte.)