‹ Théâtre et poésiesChapitre 84 sur 221 · ACTE V, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V

LE COMTE

Épouse chérie, je savais bien ce qu'en toi je perds, — mais fais qu'à cette heure je ne le sente pas trop amèrement.

MATHILDE

Oh ! les assassins !

LE COMTE

Non, ma douce Mathilde, que le triste cri de la vengeance et du ressentiment ne sorte pas de ton âme innocente, ne trouble pas ces instants, — ils sont sacrés. Le dommage est grand; mais pardonne, et tu verras que, parmi tant de maux, une joie sublime nous reste encore, — la mort ! L'ennemi le plus cruel ne peut, après tout, qu'en hâter l'heure. — Oh î ce ne sont pas les hommes qui ont inventé la mort; elle serait pleine de rage, insupportable : — elle nous vient du ciel, et le ciel y ajoute des consolations que les hommes ne peuvent donner ni ôter. — 0 mon épouse! ô ma fille ! écoutez mes dernières paroles; elles tombent amères sur votre cœur, je le vois; mais un jour vous éprouverez quelque douceur à vous les rappeler ensemble ! — Toi, mon épouse bien-aimée, vis — surmonte ta douleur, et vis; que cette pauvre enfant ne soit pas tout à fait orpheline. Fuis cette terre, et hâtetoi de ramener ta fille vers les tiens; — elle, est leur sang, — tu leur fus si chère autrefois î — Compagne de leur ennemi, tu le fus moins plus tard; de cruels ressentiments politiques ont longtemps séparé les noms des Carmagnola et des Visconti. — Mais tu reviens malheureuse, le triste objet de leur haine n'est plus : — la mort est un grand pacificateur, et toi, tendre fleur, toi qui venais au milieu des armes, réjouir ma pensée, — tu inclines 'la tête ; — oh ! la tempête

rugit au-dessus de toi, — tu trembles, et ton sein ne peut plus contenir tes sanglots. — Je sens tomber sur ma poitrine tes larmes brûlantes et je ne puis les essuyer : — tu semblés invoquer ma pitié, ô Mathilde; ah! ton père ne peut rien pour toi. — Mais, tu le sais, les délaissés ont encore un père dans le ciel; — prends confiance en lui, et vis pour des jours tranquilles, sinon heureux : sans doute il te les destine. Eh ! pourquoi aurait-il épanché sur le matin de ta vie tout le torrent de l'infortune, s'il ne réservait pour le reste son entière miséricorde? — Vis et console cette pauvre mère accablée. — Ah ! puisse-t-elle un jour te conduire aux bras d'un époux digne de toi! — Gonzaga, je t'offre cette main que tu as serrée tant de fois le jour de la bataille, et quand on ne savait si, le soir, on se reverrait; veux-tu la serrer encore et me donner ta foi que tu seras le guide et le défenseur de ces chères créatures, jusqu'à ce qu'elles soient rendues à leur famille ?

GONZAGA

Je te le promets.

LE COMTE

Maintenant je suis content. Si, plus tard, lu retournes au camp, salue mes frères d'armes, et dis-leur que je meurs innocent : tu as été le témoin de mes actions, de mes pensées... — et tu le sais. Dis-leur que jamais la honte d'une trahison ne souilla mon épée; — non, je ne la souillai pas. — C'est moi qui suis trahi! — Et lorsque les trompettes sonneront, que les enseignes s'agiteront au vent, donne encore une pensée à ton vieux compagnon, et au lendemain de la bataille, quand, sur le champ du carnage, le prêtre, avec des chants lugubres, élèvera ses mains vers le ciel pour

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