SCENE DEUXIEME
CRAVACIION.
Puisque je donne cent mille francs, sois donc tranquille. Quand on a un père qui a vu le monde, vois-tu, qui a détrôné des rois... qui a mangé du cheval...
OLYMPE
Oh ! là-dessus, vous savez bien que tous les jours j'écoute et j'admire... Mais... (Câlinant.) dites donc, petit papa, si vous me les présentiez, peut-être que mes avis...
CRAVACHON.
Une entrevue !... Il ne manquerait plus que ça !...
OLYMPE
Alors, tâchez qu'ils vous plaisent... Toutes mes amies de pension ont des maris.
CRAVACHON.
Tu appelles ça des maris, toi !... tu t'y connais... ce sont des... Ça fait pitié !... Un peu de patience, et nous t'en aurons' un... comme je l'entends.
OLYMPE
Et comment l'entendez-vous ?
CRAVACHON.
Comment ? sacrebleu !... Je voudrais là... un... morbleu !... Voilà l'homme qui te rendrait heureuse !... et je le trouverai...
Sera-ce bien long ?
CRAVACHON.
Est-ce que je sais, moi ?... Tiens, au fait, j'en attends un ce matin de Paris... et tu sais que Paris est le centre des lumières.
OLYMPE
Oui, et des coups d'épée... Vous souvenez-vous, il y a trois mois...
CRAVACHON.
Si je me souviens !... Je crois bien, une blessure superbe ! ça me fait encore mal !... mais c'est égal, quel beau coup !... On a bien raison de dire: il n'y a qu'un Paris !
OLYMPE
Je suis sûre que c'est encore vous qui aviez tort.
6 LE MAJOR CRAVACHON
CRAVACHON.
Oh ! non... cette fois, j'avais été insulté !... mais insulté !,.. Ah ! le digne jeune homme ! je ne pense jamais à lui sans plaisir.
OLYMPE
Que vous avait-il fait ? car vous ne m'avez jamais dit...
CRAVACHON.
Ce qu'il m'avait fait, le brigand ! Tu vas voir. Je sortais du théâtre Feydeau... il faisait un brouillard à ne pas distinguer une vivandière d'un tambour-major... je descendais la rue Vivienne en ruminant à part moi le morceau d'Elleviou que je venais d'applaudir... Elleviou, tu sais ? c'est mon idole !... quand j'entends sur le trottoir, à trois pas devant moi, une voix dans le brouillard, qui écorchait le même morceau. J'avais beau ralentir le pas, ou marcher plus vite, je ne pouvais pas me dépêtrer de ce maudit chanteur ! Dame ! moi, ça commençait à m'échaufFer les oreilles... Il était évident que le particulier y mettait de la méchanceté... Il s'était dit: Voilà un bourgeois qui sort de Feydeau... Elleviou est son idole, bon ! je vais le taquiner...
OLYMPE
Oh ! pouvez-vous croire...
CRAVACHON.
Laisse faire, on connaît son monde... Alors, moi, je lui crie: Holà ! hé ! monsieur ! monsieur ! chantez autre chose, vous m'ennuyez... Il me répond par un grand éclat de rire !... puis il entame avec son infernal fausset... quoi ? le morceau de Martin... Martin, tu sais ? c'est mon idole !... Mille tonnerres ! je n'y tenais plus I... Ah ! pour le coup, mon oiseau, lui criai-je en le rejoignant, nous allons changer de musique !... Un duel ! ça me va, j'ai froid aux doigts, qu'il me répond sans ostentation... Voilà un armurier, je vais chercher des outils... Et il part en chantant.
Malbrough s'en va-t-en guerre, Mironton, ton, ton...
Et faux ! toujours faux ! le gueux !
OLYMPE
Il ne pouvait peut-être pas chanter autrement.