SCENE DEUXIEME
CRAVACHON.
Ça ne me regarde pas... J'arrête deux fiacres, chacun le nôtre, il revient avec des épées, nous nous embarquons, et bientôt nous voilà hors Paris, dans la campagne, au milieu d'une belle route, ma foi ! mais il faisait noir... noir !... Mon inconnu fait en un clin d'œil ranger les sapins sur les bas côtés, il en décroche lui-même les lanternes, et, bon gré mal gré, nos cochers immobiles nous servent à la fois de candélabres et de témoins... à quarante sous l'heure... Nous croisons le fer... Oh ! je vis tout de suite que j'avais affaire à forte partie... {S' animant.) Aussi, comme nous nous comprenions, c'était un plaisir; tous nos coups étaient mutuellement portés et parés... Sans presque nous voir, nous nous devinions dans l'obscurité, et...
OLYMPE
Et vous êtes resté sur la place avec une blessure !
CRAVACHON.
Oui, ce cher ami, il m'a désossé l'épaule... (Vivement.) Mais, je ne m'en plains pas, oh ! Dieu !
OLYMPE
Vous lui devez des remerciements, peut-être.
CRAVACHON.
Pourquoi pas ? car tous les jours on est blessé... Qu'est-ce qui n'est pas blessé ?... Mais pas comme ça ! oh ! non ! pas comme ça ! (Tristement.) Ah I je ne regrette qu'une chose...
OLYMPE
Quoi donc ?
CnAVACHON,
Tu ne le croiras pas... je ne sais pas encore comment il m'a touché... il faisait si noir... Je donnerais dix napoléons pour connaître ce coup-là... car, enfin, je ne me découvre jamais, c'est connu. Est-ce en quarte ? est-ce en tierce ?
La belle avance.
CRAVACHON.
Tu n'es pas artiste, toi... Ah ! si tu l'avais vu, ce brave jeune hcmme ! avr^c ^"elle modestie il s'est dérobé à mes félicitations... h uàt parti, là, tout bonnement
8 LE MAJOR CRAVACHON
comme le premier venu... Je l'ai à peine vu, ce garçonlà, il me serait impossible de le reconnaître... {Regardant la pendule.) Diable ! déjà dix heures ! et moi qui suis témoin dans une affaire !
OLYMPE
Encore !
CRAVACHON.
Oh ! presque rien... des commerçants, des mazettes ! des pékins !
OLYMPE
C'est toujours la même chose; quand vous ne vous battez pas, vous faites battre les autres !
CRAVACHON.
Il faut bien s'occuper... et prouver à l'Empereur que je ne suis pas encore un invalide, bleu qu'il ne me juge plus bon qu'à faire un geôlier... Oh ! je lui en veux !... Moi, le major Cravachon, moi qui l'ai aidé à gagner la bataille de Marengo, m'employer à garder des prisonniers d'Etat, des conspirateurs !
OLYMPE
De mauvaises têtes comme vous... et que pourtant vous traitez avec une rigueur...
Ah ! dame ! je ne connais que ma consigne, c'est vrai.
OLYMPE
Jusqu'à empêcher ces pauvres détenus de communiquer avec leurs femmes, leurs fllles, leurs sœurs... Si ce n'est pas affreux !
CRAVACHON.
C'est l'ordre de l'Empereur... il ne veul pas que les femmes entrent ici... faut croire qu'il a ses raisons pour ça... Pour lors, bon, très bien, assez causé... {Allant décrocher les fleurets.) Voyons, mes fleurets... Toi, tu vas rentrer dans ton appartement... Si le préten;lu en question arrivait, je veux l'examiner le premier... Allons, sois bien raisonnable.
AIR : Adieu, tâche de distraire.
Adieu, rentre chez toi, ma chère.
Je m'en vais au plus tôt régler cette affaire !
Après ce rendez-vous d'honneur, J'C ne veux m'occuper qoie de ton boi.hcur.