SCENE NEUVIEME
OLYMPE
Comment, monsieur, vous seriez...
DERVIÈRES.
Un prétendu .. oui, madenioiselie.
oiYMPE, a part, après l'avoir regardé.
Ah ! en voilà un !... un vrai ! (Même jeu.) Eh bien ! quel mal ça fait-ij ?
Mon nom ne vous est sans doute pas tout à fait inconnu... Dervières.
OLYMPE, à part.
Ah ! le joli nom... pour une femme ! (Haut, avec embarras.) Monsieur, je suis très honorée... de l'honneur que... et je vous en., remercie... (A part.) Oh ! non, on ne remercie pas... (Haut.) Mais mon père est absent...
DERVIÈRES.
Je le sais, mademoiselle, et je bénis l'heureux hasard qui me permet de causer un moment avec vous. (A part.) Elle n'a encore rien dit, mais elle est charmante.
OLYMPE
Puisque vous voulez m'épouser (Etoiirdiment.) mon intention n'est certainement pas de vous décourager, monsieur, mais je dois vous prévenir que c'est très difficile.
DERVIÈRES.
Quand on vous a vue, mademoiselle, les obstacles ne comptent plus. (A part.) Eh bien ! mais ça, ça va.
OLYMPE
Ah ! c'est qu'il s'agit d'abord de plaire à mon père... et mon père... il refuse tout le monde.
DERVIÈRES, à port.
Comme c'est encourageant !... Mais j'étais prévenu. (Haut.) Eh bien ! mademoiselle, j'ose vous l'avouer, ce père inflexible m'effraierait beaucoup moins s'il m'était permis d'espérer que vous ne m'êtes pas tout à fait contraire.
OLYMPE, vivement.
Moi ? par exemple !
20 LE MAJOR CBAVACHON
DERVIÈRES.
II y aurait bien encore un moyen de s'entendre plus vite... Si vous étiez assez bonne, assez confiante, pour me donner un petit aperçu du mari que vous avez rêvé... car vous avez dû en rêver un (Olympe fait un oui de tête.) je m'efforcerais alors de lui ressembler.
OLYMPE
Comment, monsieur, vous voulez...
DERVIÈRES.
Je conçois votre embarras... Mais n'est-ce pas le chemin le plus court, le plus sûr pour juger de la sympathie des caractères et ne s'engager qu'avec connaissance de cause ?
OLYMPE, à part.
Il raisonne très bien !
DERVIÈRES.
Ainsi, mademoiselle, parlez sans crainte.
OLYMPE
C'est que je ne sais guère faire les portraits... Cependant, puisque vous insistez...
AIR : de l'Herbagère.
Je veux d'abord qu'il ait beaucoup d'esprit,
Qu'il ait bono'e tournure; Je veux encor qu'il soit assez instruit
Et d'aimable figure ; Je veux aussi qu'il soit d'excellent ton,
Qu'il ne parle pas politique, Qu'il n'aime pas jouer au boston.
Et qu'il fasse un peu de musique.
DERVIÈRES.
Vraiment, il vous faut tout cela ?
OLYMPE
Oui, j'ai rêvé ce mari-là.
Vraiment il me faut cela.
Car j'ai rêvé ce mari-là.
DERVIÈRES.
(Parlé.) Mais... je tâcherai...
SCEMi NEUVIEME 21
Oi.YMPE.
A la rigue;ir je pourrais me passer
D'une haute naissance.
Mais je voudrais qu'il sût un peu valser,
Et qu'il chérît la danse ; Pourvu qu'il fasse enfin ma volonté.
Qu'il S'Oit toujours d'humeur joyeuse.
Et qu'il n'aime pas trop sa liberté,
Je sens qu'il peut me rendre heureuse.
DERVIÈRES.
Vraiment, il vous faut tout cela /
OLYMPE
Oui, j'ai rêvé ce mari-là...
Etc.
DERVIÈRES, à part.
Elle est ravissante !
OLYMPE
Ah ! j'oubliais une condition... oh ! mais très importante. Je ne pourrais jamais me résoudre à épouser un homme emporté, querelleur, qui eût des duels enfin !
DERVIÈRES.
Fi donc ! (A part.) Comme ça s€ trouve.
OLYMPE
Voilà tout, monsieur.
DERVIÈRES.
C'est extraordinaire, tout ce que vous aimez, je l'aime, tout ce que vous détestez, je le déteste.
OLYMPE, avec joie.
Vraiment ? Ah ! qu'on a bien raison de s'expliquer franchement !... voila ce que les parents ne veulent pas comprendre... Si mon père savait que je vous ai vu... que je vous ai parlé... Ah ! mon Dieu 1 je l'entends !... il ne faut pas qu'il se doute... {Saluant solennellement.) Monsieur, je vous permets d'aspirer à ma main. [Elle sort par la seconde porte de gauche.)
22 LE MAJOR CRAVACHON