SCENE DIXIEME
DERviÈRES, à part.
Diable ! il est brusque ! (Haut.) Monsieur, je m'appelle Dervières et je pense que mon nom...
CRAVACHON.
Ah ! très bien, très bien.
AMÉLIE, entr' ouvrant la porte de droite. Hein ? quelqu'un !...
(Pendant tonte cette scène elle écoute, à moitié masquée par la porte.)
DERVIÈRES.
J'ose prétendre à l'honneur...
CRAVACHON.
Vous voulez épouser ma fille ?
AMÉLIE
Comment, j'ai un rival ?
CRAVACHON.
Je suis enchanté que nous soyons seuls !... (Avec intention.) J'ai l'habitude de causer en particulier avec les prétendus.
C'est trop juste.
AMÉLIE, à part.
Enfin je vais connaître ce grand secret.
CRAVACHON, remontant la scène.
Vous permettez... (// ferme la porte du fond.) On ne saurait trop prendre de précautions pour n'être pas dérangé.
DERVIÈRES, à part.
Voilà un singulier préambule.
CRAVACHON, présentant un fauteuil.
Asseyez-vous. (// va chercher un autre fauteuil pour lui et voyant Dervières encore debout.) Asseyez-vous donc. {Ils s'asseyent.)
DERVIÈRES, après un temps, à part.
Soyons insinuant. (Haut.) C'est en tremblant, monsieur...
CRAVACHON.
Permettez... (// tousse.) Monsieur, je suis le major Cravachon, j'ai brûlé l'Allemagne, la Prusse et l'Italie, j'ai détrôné des rois, monsieur, j'ai mangé du cheval...
24 LE MAJOR CRAVACHON
DERviÈREs, gaîment.
Sans sel ?
CRAVACHON.
Il n'en avait pas... Enfin je suis un honnête homme et je donne cent raille francs à ma fille... A vous, maintenant... Allez. (// s'enfonce dans son fauteuil et allonge les jambes.)
DERVIÈRES, à part. Il est drôle, le beau-père. (Haut.) Ma foi, monsieur, je n'ai encore brûlé ni l'Allemagne, ni la Prusse, ni l'Italie; et je vous avouerai que l'occasion ne m'a jamais été présentée de consommer du quadrupède en question... mais...
CRAVACHON.
Pardon... dites-vous ça pour vous moquer de moi ?
DERVIÈRES.
Ah ! pouvez-vous croire...
CRAVACHON, reprenant sa première position. Allez.
DERVIÈRES.
J'allais ajouter que je n'en crois pas moins posséder les qualités nécessaires au bonheur d'une femme. (Une pause. — Cravachon reste dans la même attitude. — A part.) Eh bien ! il ne répond pas. (Haut.) Monsieur...
CRAVACHON.
Allez, j'écoute.
DERVIÈRES, à part.
Allons. (Haut.) Vous ne me connaissez que par quelques recommandations toutes bienveillantes, et vous désirez sans doute que j'entre dans quelques détails sur ma position et sur ma fortune... Orphelin fort jeune et seul héritier d'une famille...
CRAVACHON, immobile.
La fortune ne fait pas le bonheur... passons. DERVIÈRES, avec étonnement.
Ah ! la fortune ne fait pas... (Se ravisant.) Vous venez de dire là une bien grande vérité, monsieur, car enfin qu'est-ce que la fortune ? Mon Dieu ! la fortune !... c'est un fait... une... comment dirai-je ?... Ah 1 monsieur... bien peu de pères comprennent cela I tandis que... l'éducation, par exemple... certainement il ne m'appartient pas de vanter la mienne, mais...