‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 112 sur 211 · T. SIX · texte numérisé non relu

T. SIX

iM AMITIÉ!..

Alors il n'y a pas moyen qu'elle vous tienne tête.

MATHIEU

Aussi elle a fini hier par consentir, à condition que je choisirais un gendre qui vivra avec nous^ dans notre maison*., c'e^t là le difficile.

MADELAINB.

Vous ne trouvez pas?

MATHIEU

Si vraiment... elle m'a aidé... il y a quelqu'un qu'iell^ aime...

MADELAINB.

En'vérildL.

MATHIEU

Quelle aime beaucoup et qui lui convien^t fort.,, mais qui... à moi... ne me convient guère.

MADELAINB.

Est-ce que ce n'est pas un honnête homtnet

MATHIEU

Si... si, un brave jeune homme!

MADELAINB.

Est-ce qu'il n'aurait pas assez de fortune?

MATHIEU

Pas un sou... mais ça m'est i^gaï. Je t'ai dit qwe ma fille i'aimait. Ce qui m'inquiète, ce qui m'effraie, c'est autre chose!.. Écoule-moi, Madelaino, tu es une bonn« fille» une payse... et puis il n'est pas défendu à un père de prendre des informations : je venais aujourd'hui... ici... d'abord pour dîner, parce qu'il faut toujours qu'on dîne.

MADELAINB.

On va vous servir (criant.) Le numéro 4. (a Maihito.) C'est h cabinet le plus soigné dans i'iutéticur,

MATHIEU

C'est bien !

MADELAINB.

Quoiqu'il y ait des habitués qui préfèrent dîner en plein air... dans le jardin.

MATHIEU

Je le conçois, surtout de ce temps-cî... et si je me plaçais lu^ sous ce marronnier?...

ÀGTX î, SOéNE t. iéS

VADELAINE.

Impossible! c'est aujourd'hui le 30. (Lut montrant le jonmal

qui est sur la table.) La placc Cil retenue d'avan(îe po'ur quatre personnes qui vont venir... leur couvert est déjà mis!

MATHIEU

Et quelles sont ces quatre pasonncs? c'est justement là ce que je voulais te demander !

HADELAINB.

Quatre jeunes gens, quatre amis intimes, qui ont étudié ensemble dans le même collège, où ils étaient inséparables ; et depuis, quoiqu'ils aient pris cliacun des états différents, ib continuent à s'aimer, et tous les mois, le 30, ils se réunissent et viennent dîner ici ensemble ! cent sou9 chacun, le vin coai'^ pris, ça n'est pas cher ; mais ils s'amu^cat et ils rient à trente francs par tête pour le moins!

MATHIEU

En vérité?

VADHLAI^B,

Ils se racontent toutes leurs allaires, leur projets, leurs fspérance9> enfin toutes leurs aventures... et il y en a souvent de drôles..» je suis obligée de les entendre, c'est moi qui les sers ! Us n'ont pas encore fait fortune , il s'en faut , mais iU commencent ! L'aulre moi^*, par exemple, l'un d'eux n'avait pas de quoi payer son terme; les autres se sont cotisés pour lui faire sa somme j la semaine d'avant, c'était plus drôle... il n'y en avait qu'un d'entre eux qui eût un bel habit noir tout neuf, et ils étaient invités tous les quatre au môme bal^ chez un ministre qui les prolége !

HATUIËU.

Comment 0Dt4l3 fait?

MADELAIRB.

Ils y ont été l'un après l'dutre, pendant que les trois quarts de la bande attendaient et faisaient antichambre dans un fiacre, en manches de vcbte... il y en avait même un qui ne revenait plus, parce qu'il dansait avec une belle dame^ vous comprenez!..

Air de VApothicaire,

Faut les TOir^ à chaque festin, Ensemble luUer de t'olie.

Et se tenant tous par la mainj S'élancer galincul dans la iriel

iGl ahitié!..

L'argent, les dettes, le crédit.

Tout est commun... c'est leur système...

N'ayant pour quatr' qu'un seul habit, La poche doit être la même !

N'ayant pour eux qu'un seul habit, La poche, etc.

MATHIEU

C'est tout simple !

MADELATNE.

Et tous les mois, ils viennent jurer ici de s'entr'aidcr; dé se soutenir, de saimcr toujours... et ils finissent chaque dîner en buvant à l'amitié, ce qui leur coûte une bouteille de Champagne de supplément.

1IATUIEU> iTee an soupir.

Ça me rappelle mon ami Kerkadec^ de Brest, avec qui nous avons bu tant de fois, à la vie et à la mort... et quatre ans après...

MADELAINE

Il n'était plus?

MATHIEU

Si! nous plaidions l'un contre l'autre pour vingt-cinq balles de coton avariées... qu'il ne voulait par reprendre.

MADELAINE

C'est possible ! mais plus tard on se retrouve.

MATHIEU

C'est vrai : je l'ai retrouvé au bout de trente ans , l'année dernière... c'est lui qui m'a empêché d'être nommé au tribunal de commerce.

MADELAINE, allant à la table.

Des Bretons!., je ne dis pas! cela tient à ses idées... mais

ici... (Elle va chercher le vin à gauche.)

MATHIEU, allant & la table.

C'est bien différent... Mais apprends-moi quels sont ces

jeunes gens. (Montrant la première place à droite.) Cclui-Cl?

MADELAINE

C'est M. Bernaville! c'est un avocat! qui n'a pas encore de causes, mais qui a joliment du talent... et il parle, il parle avec tant d'habileté et d'entrain, qu'il m'a souvent persuadé que le vin rouge était du vin blanc... à moi qui tenais la

bouteille à la main ! (Montrant Ic eouTcrt en face An premier.) Ccluî*

ACT£ I^ SC£If£ I. 165

ci^ c'est M. Dubuisson^ qui est commis chez un agent de change; c'est un grand calculateur, et pour devenir le premier financier de son époque, il ne lui manque que dos ûnances... le fait est que quand c'est lui qui additionne la carte, il y trouve toujours des erreurs de compte à Tavanlage de la

-société. (Posant la main sur ud troisième couvert, à eùié du premier en

face.) Quant au troisième, M. de Mailly, c'e^t un malin, comme ils disent, qui est dans la diplomatie. 11 est surnuméraire aux ailaires étrangères, et il paraît prouvé, c'est l'opinion de ses amis, qu'il. sera un jour ambassadeur ou présideiit du conseil... Pour aller jusque-là, et comme amateur seulement, il fait des vaudevilles i

MATHIEU

En vérité !

MADELAINE

Ace qu'il dit... avec son autre ami... (posant la main snr un dei nier . couvert, h côté du dernier indiqué.) CClui-ci, M. Léopold

Goiidiecourt , le qualrième !

llATi;i£U, avee émotion.

Ah! M. Léopold...

MADELAINE, revenant en seéoe.

Vous le connaissez?

MATHIEU

11 demeure dans ma maison, c'est mon locataire... Quand il est venu me louer mon petit cinquième sous les toits , chacun me disait ; Prenez ga!rde à vous ! c'est un auteur de vaudevilles...

Aia :. Ces fleurs sont là,

« Propriétaires, redoutez « La liUérature élevée !

« De plusieurs telles contestés « Votre maison sera grevée ! »

Et cet auteur, si haut perché, M'a pourtant payé sans obstacles ; Et m*a par-dessus le marché, bonué deux billets de spectacle.

pour ma fille et pour moi, ce qui m'a touché.

MADELAINE

Vous voyez bien.

MATHIEU

Et dernièrement, il m'a loué mon troisième qui se tou-

166 AuniÈl..

vait vacant, voulant absolument nie payer sii tnois d'avance... ce qui m'a élonnd, j'en conviens.

VADELAINE.

Pas moi... car M. Léopoid... est un homme d'ordre! si bon, si aimable et aussi généreui... que s'il n'avait que des dettes!

MATUÎEU.

Tu es sûre de ce que tu me dis là?

MADELAINE

J'en réponds. Il me demande souvent de lui chant(*r des • airs bretons, qu'il emploie dans ses vaudevilles... cela lui sert... el alors nous causons... et je lui parle de Morlaix^ de la Bretagne, de Jean Poulawcnne, le matelot, que je ne pourrai /»pouscr que dans quinzti ans au plus tôt... quand j'aurai gngnii ici, à Paris, quinze cents francs, qu'il nous faut pour nous établir aubergistes au pays... Dame! cent francs par an!.. Tiens, m'a-t-il dit, je viens, grâce au ciel, d'avoir un succès sur lequel je ne comptais pas, partageons... cela t'avancera toujours de cinq ans!..

MATHIEU

Est-il possible!

HADELATNE.

Oui, Monsieur, oui, il m'a donné cinq ans, en ajoutant : que les succès continuent et nous abrégerons encore la distance. Ausbi je m'informe de toutes ses pièces, et je m'y intéresse plus que lui encore!., on en doune une ce soir, une première représentation^ en deux actes. Si j'étais de vous, j'irais après mon dîner.

UATIIIEU.

Merci !

HADPXAINE.

Et j'applaudirais de toutes mis forces !

MATHIEU

Laisse-moi donc !

MADELAINE

Puisque c'est votre locataire et que vous tenez , à ce qu'il paraît, à être au fait de tout ce qui le regarde.

MATHIEU

Ce n'est pas moi! (a demi voix.) C'est ma fille!

MADELAINE

Mademoiselle Hélène?

AGTI 1, SOtoB II. 167

MATHIEU

Eh oui!., en descendant de cbes lui ou en y remonlaBL il passe toujours par la boutique.*, ils causent ensemble... Bé» lène a dû savoir... de la conversation...

MàDELâINE.

Et lui aussi...

VATIIIEU.

Je conçois qu'il lui paraisse plus aimable que tous nos commis^ ou môme que les marcliands bonnetiers qui forment le fonds de noire socidlc. Moi-même, qui suis un peu simple, je ne serais pas fâché, en un sens, d'avoir pour gendre un homme d'espiit.

Vous avez raison... il faut croiser les races.

UATHIKU.

N'est-ce pas?., il faut croiser les races... mais c'est son dtat qui m'effraye... pour le bonheur d'Hélène... car enûn, ces auteurs, c'est toujours dans les coulisses... et il y a là des personnes si sédui^^antes!

KADELAINE.

Je ne dis pas non!

MATHIEU

Crois-tu qu'il ait jamais tourné de ce côté-là?

MADELAINE

Ah! dame! vous m'en demandez tant!

MATHIEU

C'est Yrai, c'est vrai... je saurai... je m'informerai... occupe-toi d'abord de mon diner.

MAIÎFXAINE.

Oui, Monsieur, vous allez elre servi. C'est ce qu'il faut à M. Léopold, ça lui fera un beau-père excellent. (Eiie ton à

droite.)

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