ACTE h SCÈNE VIll
musique... la gloire de Tlnstitut... adieu l'opéra que j'avais déjà commencé... le Passage de la mer Rouge.,, ou plutôt non... Je le termine... je le fais jouer à la Scala... vous entendrez la Marché des Hébreux et le Chceur des poissons aux fenêtres, c'est sublime... original... excentrique... ça ira aux nues!..
LOÏSA
La mer!
ASTYANAX
Oui^ vraiment... moi aussi! vienne alors la fortune...
LOÏSA
La fortune! Vous n'en avez donc pas?.. '
ASTTANAX.
Je croyais vous avoir dit que j'étais musicien... élève du Conservatoire... (Avec ehaUur.) Je n'ai rien que des idées musicales... rien... qu'un génie inconnu! rien... qu'un cœur brûlant! un gousset vide et l'espérance!
LOÏSA
L'espérance... de quoi?
De tout partager avec vous ! c'est si joli la vie d'artiste, quand on est amoureux! On voit tout en beau... c'est ce qui m'arrive depuis que je vous regarde toute la journée à cette fenêtre...
LOÏSA
C'est bon. Monsieur!., vous me l'avez déjà dit... mais ce que vous ne m'apprenez pas, c'est... comment vous n'êtes plus là à cette fenêtre... et comment vous êtes ici?
ASTYANAX
C'est unlibretto, c'est un poème tout entier... je descends à Milan, à l'hôtel des Beaux-Arts... un hôtel à bon marché, qui m'avait été indiqué par des camarades du Conservatoire..; vivent la gloire et les pommes de terres... quincidi scudi.. auti*ement dit soixante-quinze centimes par jour et par tête... pour ceux qui en ont, et je n'en avais plus depuis que je vous regardais de mon observatoire...
LOÏSA
C'est connu!
ASTYANAX
Mais comment parvenir jusqu'à voua?, par quel moyen? il y en avait bien un très-sim pie : le seigneur Mortadella est
iM BÉLOlSB IT ÂBAILÀU».
dentifte!.. je pouvnis me faire arracher une dent... c'ràt M un moment de bonheur! mais c'est si tôt fait!., et puis on ne peut pas renouveler ce plaisir-ià tous les jours!., cependant j'allais m'y résoudre..; oui, Loïsa!.. lorsque ce matin arrive à l'hôtel, par le veturino, autrement dit la patache> le petit Ghiariniy fils d'un maître de chapelle de Parme... porteur d'un fromage dudit pays, de deux chapons ci-inclus... et d'une lettre pour son parrain I^lortadella le dentiste... enfin toute son histoire qu'il nous raconte jusque dans les moindres détails... et, pendant qu'il parle, mon imagination travaille... à peu de frais... je me rappelle une partition de M. Méhul, mon professeur... Une Folie,., opéra comique en deux actes... vous ne connaissez pas...
LOÏSA
Non, Monsieur.
ASTTANAX.
C'est très-joli... un amoureux... c'est moi! qui, pour pénétrer dans la maison d'un cerbère , prend le nom et le costume d'un paysan qu'on attendait... un Picard... c'est Chiariani... qui est Italien... et qu'on envoie promener... ce que nous avons fait ! Mes camarades l'ont emmené pour deux jours au lac de Côme, sous prétexte que le seigneur Mortadella, votre maître, n'était pas à Milan... et n'y serait de retour qu'à la fin de la semaine... et d'ici-là, Loïsa... jugez de mon bonheur! deux jours entier près de vous... à vous donner des leçons de musique... c'cst-à«Klire , à vous aimer... à vous le dire... et à chanter à deux voix (ténor soprano) tous les duos amoureux du monde : Je t'aimerai toute la vie.,, c'est de M. Berton , mon professeur... Tu m'aimeras toute la vie!,.
LOISA
. Mon maître n'entendra pas de cette oreille-là!
ASTYANAX
Il faudra bien qu'il l'entende... et avec accompagnements obligés... et la main sur le cœur..* (cbanunt.) Je t'aimerai toute lavte,,,
LOIS A
Il se fâchera...
ASTYANAX
Il ne le peut pas... puisque c'est lui qui m'e Ta demandé et commandé...
▲GTE If SCÈNE YlII. 967
Vous ne savez donc pas qu'il m'aime?
ASTTARAX.
Le vieux?
LOÏSA
Et qu'il veut m'épouser ?
ASTYANAX
Et vous y consente^?
LOIS A
Âh ! bien oui... je lui ai dit que je ne l'aimais pas !
ASTTANAX.
Bravo!
Que j'en aimais lin autre!
ASTTANAX, ti?emeiit él horft die lai.
C'est donc vrai... ô Loïsa!
LOIS A
t)u tout... ce n'est pas à vous... c'est à lui que je l'ai avoué, et j'en suis bien fâciiëe maintenant^ car il est en colère..* il
est jaloux...
ASTYANAX
Comme un Italien?
Comme un tigre ! et m'a dit ici même qu'il vous tuerait.,, pour le moins !
ASTVANAX, effrayé.
Pour le moins !•.. et que veut-il donc de plus?., c'est un brutal... un mahppri6...un homme avec^qui il li'y apas moyen de vivre!
LOÏSA
Ça m'a tout effrayée... et vous aussi... à ce que je vois...
ASTTANAX.
Laissez donc ! ... je ne dis pas que pour de la bravoure... j'en aie comme un soldat de la garde impériale... ça n'est pas mon état... mais enfin... j'en ai assez pour moi... pour un homme seul... et qu'il y vienne... le dentiste!., il verra ce que c'est c[u'un ptcmier prix de Rome... en 60lère.w;en attendant, et ptiisqu'il me l'a dit^ nous pouvons toujours commencer notre leçon... le duo de tout à l'heure... Je faimêtai toute la vie^.. c'est i' Aline, reine de Golconde,,. opéra en trois actes... vous leconnaisset?..
36S HELOÏSE ET ABAILAKD.
LO!SA
Mais^ non. Monsieur!
ASTTANAX.
C'est très-joli... Tu m^aimeras toute la vie... et si vous commencez ii'aujonrd'hui. (ii la pmM.)
LOÎSA; s« dégageant.
Non, Monsieur... je n'ai pas le temps... mon couvert h ôter... le ménage à ranger... après, nous verrons !
ASTTANAX.
Et qu'est-ce que je ferai pendant ce temps-là?
LOÏSA
Lisez! puisque votre parrain vous a donné un livre...
ASTTANA^.
C'est vrai! un livre de philosophie! (ii s'aMîed à droite et lit pèBdaot qae LoTsa range le ménage.) Histoire (TAhailardet d'EékXse... ces noms-là ne me sont pas inconnus... mais on a si peu de littérature... au Conservatoire! dasses de musique! « ChtJh pitre ^premier. ÂbaHard entre chez le docteur Fulbert... en qualité de professeur d'Héknse. » Tiens, c'est comme moi aujourd'hui, tt Chapitre IL AbaUard devient éperdument amoureux de son élève.., » Toujours comme moi... « et finit par s'en faire aimer. •
LOÏSA
En vérité... voilà qui est singulier...
ASTTANAX.
N'est-ce pas? une ressemblance pareille... et jusqu'au nom... Loïsa... comme qui dirait Héloïse... et Roblchon... au lieu de... Âh ! non ! Héloïse et Roblchon... ça ne va pas.
LOlSAy qni s'est rapprochée d'Astjanaz.
Et après?
ASTTANAX.
Après... « Chapitre III. Comme quoi le docteur Fulbert trouve le professeur aux genoux de son élève. »
LOÏSA
Dieu! que j'aurais eu peur! et ça prouve bien, Monsieur...
ASTTANAX.
Cela prouve bien que cela peut arriver, et je le conçois aisément, surtout quand l'élève est gentille... et séduisante... comme la mienne... ,
LOÏSA, s'éloignant.
11 ne s'agit pas de cela, Monsieur... mais de votre livre.
AGT£ I^ SCÈNE VllU 269
ASTYANAX
Cest juste! (continuant à pareovrir le liyre.) « Chapitre IV. »
(il lit des jtnx et rasu stupéfait.) Chapitre IV! Ah! mon Dieu! qu'est-<e que je. vois là?
LOÏSA
Quoi donc?
ASTYANAX
Rien... rien... C*est le chapitre IV. (Fermant le litre, le jetant sur la table et se levant avec résolution.) Ah! hieu^ nOU... non paS...
mais est-ce hète à moi de lire un ouvrage comme celui-là, quand on se trouve dans une situation comme la mienne!... et justement... avec un Italien, méchant et jaloux... comme un tigre.
LOÏSA, qui Tient de tout ranger.
Là ! voilà mon couvert rangé, et maintenant^ Monsieur, la leçon de chant dont vous parliez. '
ASTTAlfAX, inquiet.
C'est juste! (a part.) Ne fût-ce que pour qu'on ne se doute de rien. Vous n'avez pas de musique ici? (Fouillant dans sa poehe.) Je dois avoir sur moi... (Trouvant un air noté.) Ah! un air français... un air classique.
« Ah! vous dirai-je, mamao... »
Je le sais.
ASTYANAX
Tant mieux, je n'aurai que plus de facilité à vous rapprendre.
LOÏSA
Avec des roulades.
ASTYANAX
Il ne s'agit pas de roulades, mais de Texpression, ce qui est
bien différent, (chantant avee âme.)
« Ah! TOUS dirai-je, maman...
pour vous, maman, c'est Je docteur...
(c Ce qui cause mon tourment...
pour moi, c'est la peur de le voir arriver... fc Depuis que j'ai vu Syivandre...
c*est moi...
f70 HÉLOÏSE ET ABA.ILÂ.R1>.
u Me regarder d*un air tendre...
c^est le mien...
« Mon cœur...
c'est le Tôtre...
« Dit; à chaqne instant^ « Comment vivre sans amant ^ »
Et cet amant, c'est moi, loujours moi qui veux vous enlever à lui! (se jetant aux pieds (>t Loïsa.) Oui, Loïsa, je te coosacrc ma vie et mon amour... tu seras ma femme, le veux-tu?... dis-moi que tu le veux ?