ACTE I, SCÈNE VI
DAUBRAY
Capitaine^ Mademoiselle^ capitaine de corvette.
BRANCHE
Vous vous rappeliez mon nom?
DAUBRAY
C'est tout simple... mais vous^ Mademoiselle, m' avoir reconnu...
BLANCHE
Tout de suite... Ah! vous êtes capitaine.
DAUBRAY
Gomme bien d'autres. Mademoiselle.
BLANCHE
Mais, Monsieur, tout le monde n'est pas capitaine à votre âge !.. et vous commandez?
DAUBRAY
Le Saint'Nazaire!..
C'est encore mieux!., moi qui justement me promettais d'aller aujourd'hui même revoir notre ancien navire !
DAUBRAY, avec émotion.
Le nôtre, dites-vous?., depuis trois ans vous ne l'avez donc pas oublié?..
BLANCHE
Moi?., songez donc que ce voyage est la grande histoire de ma vie... deux mois de navigation ! . c'est là ce qui me distingue des autres demoiselles de la ville qui n'ont jamais vu la mer que par leur fenêtre, ou tout au plus jusqu'aux limites de la rade!.. Moi, j'ai traversé l'Océan !.. je sais ce que c'est qu'une tempête... et n'ai pas oublié cpmbien je tremblais... Vous en savez quelque chose, vous, mon protecteur... mais ne le dites à personne, car on me croit trèsbrave ici!
DAUBRAY
Je serai discret... je garderai pour moi...
BLANCHE
Mes craintes...
DAUBRAY
Et mon bonheur!..
BLANCHE
Je me vois toujours assise près de ce mât où j'étais restée malgré la défense du capitaine.
H 8 DIDIER l'honnête HOMME.
DAUBRAT.
Vous vouliez absolument voir un orage!., et celui-là était si beau!..
BLANCHE
C'est-à-dire effroyable !.. la vague balayait le pont... les éclairs sillonnaient le ciel qui se fondait en eau... et j'étais là^ abritée sous votre manteau, me cramponnant plus fort à voti-e bras à chaque secousse du vaisseau, qui semblait prêt à s'entr'ouvrir?
DAUBRAT.
Oui !.. mourante de terreur!., mais vous obstinant à rester!
BLANCHE
Il faut être juste, vous ne m'engagiez pas beaucoup à descendre dans la cabine... et, égoïste que j'étais... je ne m'apercevais pas que pour me servir d'abri vous vous laissiez inonder*
DAUBRAT.
Ah ! je voudrais être encore à ce jour-là !
BLANCHE
Ce spectacle n'avait cependant pas pour vous le mérite de la nouveauté, monsieur le capitaine.
DAUBRAT, «veo cbalenr.
N'importe!... au prix de mon grade, au prix de ma vie«.. Je voudrais y être encore!..
BLANCHE
Eh! mon Dieu! comme vous me dites cela?
DAUBRAT.
Comme un bon marin doit le faire! Pendant deux mois. Mademoiselle, je me suis ti*ouvé auprès de vous , entre le ciel et l'eau... à bord de ce navire qui était notre horizon, notre monde et tout notre univers... l'obligation de se rencontrera chaque instant du jour, dans cet étroit espace, fait qu'on se devient mutuellement nécessaire; elle établit une intimité discrète... qui ne cesse pas d'être du respect... mais qui devient presque de l'amitié ! Grâce à cette vie en commun si uniforme et qui pourtant n'est pas monotone, on s'apprécie mieux, en quelques jours, que dans les salons du monde en beaucoup d'années!.. Nous avons navigué ensemble de Nevr-York à Cherbourg, ne vous étonnez donc pas, Mademoiselle^ si je vous aime.
Air : Je n*a% pas vu ces bosquets de lauriers.
Je puig un jour ôtre vice-amira].
On me l'a prédit, je l'espère,
ÀGT£ l, SCÈNE YI. ii9
Aussi^ je viens franchement, c'est loyal, Vous dire à Toug et deyant yotre père :
Au premier rang où j'aspire à monter, Pour qu'à vous je puisse prétendre.
Non, rien ne pourra me coûter; Je promets de vous mériter; Vous, promettez-moi de m'attendre.
BLANCHE
Que me demandez-vous là, Monsieur?
DAUBRAY
Un tel aveu vous a surprise...
BLANCHE
Pas autant que vous le pensçz,.. mais pourquoi n'avoir pas parlé plus tôt?
DAUBRAY
Moi!., alors simple lieutenant de marine^., moi, qui n'avais rien... qui n'osais espérer un avancement si rapide! Et même maintenant, que je me suis battu à Saint-Jean d'UUoa!.. que j'ai eu le bonheur d'être blessé à côté de notre jeune prince ! maintenant que j'ai l'honneur d'être capitaine... c'est tout au plus si j'ose élever les yeux jusqu'à vous, dont le père est si honoré, si considéré, et si riche surtout!
BLANCHE, avec regret.
Que trop!., et mon père, qui n'a jamais manqué à sa parole, a donné la sienne au fils d'un ami !
DAUBRAY, à part.
ciel! (Haut.) Et vous l'aimez?
BLANGHB.
Je ne dis pas cela !.. quoiqu'il n'y ait rien à objecter contre lui... caries convenances d'état, de position et de fortune... tout s'accorde à merveille dans ce malheureux mariage t
DAUBRAY, vivement.
Vous le trouvez malheureux?
BLANCHE
Silence !.. on vient!., c'est mon père, sans doute!..
DAUBRAY
Et moi qui voulais vous dire... à vous, à vous seule... mais je reviendrai...
» BLANGHB.
Oh! non. Monsieur!..
120 DIDIER l'honnête HOMME.
DAUBRAY
J'ai ici... un effet... une traite à toucher.
C'est difiérent... cela ne me regarde pas!
DAUBRAT.
Adieu ^ Mademoiselle, adieu! (il sort un însunt tprés que Didier est «Btré.)