‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 77 sur 211 · ACTE I, SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE Vil

seille ; il entra chez un fournisseur, moi chez un brave négociant qui, dix ans plus tard , m'associait à son commerce que j'avais fait prospérer, et me donnait sa lille en mariage! Quant à Raymond, il était aussi devenu très-riche... Mais, moins heureux; il ne s'était pas marié, il n'avait pas, comme moi, une femme et une fille... les anges gardiens de la maison!., en revanche, il avait les intrigues et les chagrins intérieurs auxquels se condamne volontairement un vieux garçon... Il me racontait ses peines... celles qu'il osait m'avouer... les autres, je les devinais! Et lui à Marseille, moi à Cherbourg, nous n'avons jamais cessé de nous aimer et de nous entendre; l'amitié rapprochait les distances..*.

BLANGEIB.

Achevez, mon père, achevez, de grâce !

DIOIRR.

Du vivant de ta mère, et même après elle, tu sais que notre maison a prospéré et- que la fortune n'a jamais cessé de nous sourire... Mais tout a un terme! Il y a deux ans, Raymond avait éprouvé des pertes, et, juge de mon bonheur, j'ai pu rétablir ses affaires, grâce à une partie de mes capitaux qui lui sont venus en aide... et que depuis il m'a rendus... Mais pendant quelque temps cela m'a gêné mol même... L'année dernière a été plus fatale encore, des faillites successives et nombreuses sont venues m'ébranler... J'ai résisté... Mais cotte année, depuis trois mois surtout, des malheurs que la prudence humaine ne peut prévoir!.. Trois vaisseaux naufragés! de riches cargaisons englouties, et les maisons les plus solides s'écroulant autour de moi... Que tedirai-je! obligé pour cette semaine à des payements auxquels je ne pouvais faire face... j'ai poussé un cri de détresse et d'amitié... Raymond! Raymond! viens à moi!

BLANGIIE, d'an ton de reproche.

Et il n'a pas répondu? »

DfDIER. y

En attendant, les traites et les lettres de change arrivent de tous côtés ; hier, cette nuit et ce matin, mon caissier et moi avons dressé Fétat de notre avoir et de nos payements ; tout compensé, il me faut encore quinze cent mille francs!

BLANCHE

Quinze cent mille francs ?

122 DIDIER l'honnête hombte;

DIDIER

Ne l'effraye pas!.. Je les trouverai!.. Cent mille écus que me devait la maison Dordrecht et compagnie... J'ai leurs billets en caisse... De plus, douze cent mille francs de biens fonds... (Avec émotion.) ta dot ct ton patrimoine^ ma fille.

BLANCHE, Tivement. '

Qu'importe!..

DIDIER, lai pressant la main.

C'est bien! (Avec chaleur.) Nous Vendrons tout I

BLANCHE, de même.

Oui, mon père!..

DIDIER, de même.

Et nous payerons tout!

BLANCHE, de même.

Oui, mon père!

DIDIER

Nous n'aurons plus rien!., mais nous marcherons le front levé, sans rougir!..

BLANCHE

Et l'on dira toujours : Didier l'honnête homme!

DIDIER

Tu as raison !.. (voyant Blanche qui détache son eoIUer.X<Xu^ ^^BlIs-

tu donc?

BLANCHE

Je commence... ce collier, ces bijoux et les dianàants de ma mère, rien ne m'appartient plus.

Air : Si vou$ avez aimé jamais.

Assez longtemps votre amour fçéDéreu;L j

A, par ses doDs,pu me voir embellie; / Us m'allaientbieD, j'en conviens; mais s^lis eux Je dois encor vous sembler plus jolie.

J'oublie enfin, qu'ils m^étaient destinés^ Et sans envie^ici^ je les regarde; Car je n'ai rien perdu, puisque je garde L'amour qui me les a donnés.

Chère enfant, y renoncer!..

BLANCHE, vivement.

Sans regrets, (Avec inquiétude et tendresse.) Ct pOUrVU qXXe VOUS

ne soyez pas malheureux...

AGT£ r^ SCENE YII. 123

DIDIER

Moi?., non!., franchement je ne le suis pas!., je ne sais si, dans cette lutte contre la fortune^ dans la satisfaction d^en sortir triomphant... il n'entre pas un peu de vanité ou d'orgueil.

BLANGHS.

Un noble orgueil ! mon père !

DIDIER

Mais vrai !... je ne me sens pas malheureux... je ne le serais que pour toi, ma fille... et je te vois si courageuse et si forte !

BLANCHE

Je le serai, je vous le jure !..

DIDIER

Ton front me semble si calme et si radieux.

BLANCHE

Vous me donnez l'exemple... mon Dieu!., qu'a-t-on besoin d'une maison si opulente et du luxe qui nous entoure, vous n'en jouissiez jamais!., ce n'était que pour moi... et je n'y tiens pas!.. Vos afïaires vous éloignaient de moi toute la journée!., vous ne me quitterez plus... voyez quel avantage!..

Tu vas me faire bénir ma ruine... Mais il y a un chagrin dont rien ne me consolera... Tu n'as plus de dot... tu ne te marieras pas !

BLANCHE, souriant.

Si, mon père!.« cela n'empêchera pas!., j'en ai idée !

DIDIER

Tu crois?..

BLANCHE

C'est peut-être comme vous, de l'orgueil...

DIDIER

Un orgueil légitime!

BLANCHE, gaiement.

Et il y a de quoi!.. Car enfin, si Ton m'épouse maintenant,

ce ne sera plus pour ma fortune, (vivement et d'un ton plus grave.)

Par exemple, il faut écrire à M. de Montmorin que le mariage entre son fils et moi ne peut plus avoir lieu!

DIDIER

C'est ton avis ?

BLANCHE

Ce ne serait pas délicat !

m DIDIER l'honnête HOMME.

A la bonne heure!., je vais écrire.

BLANCHE^ conduisant son père Tcrs U table.

Tout de suite... tout de suite... et après...

DIDIER

Que ferons-nous ?

BLANCHE

Nous irons à Marseille chez notre ami Raymond; ne vous a-t-il pas dit cent fois...

Air : Otoi, dont Vœil rayonne! (De la Babqarolle.) Que rad?ersité TleoDe; Didier^ souvieDS-t'en bien^ Ma fortune est la tienoe.

Mon toit sera le tien !

DIDIER

Oui^ sa porte hospitalière

Doit s'ouvrir^ en lui j'ai foi^ Quand je lui dirai : Frère^ C'est moi! c'est moi! c'est moi !

(il se met à la table et écrit.)

Page 1