HÉLÈNE, DUROCHER
DUROGHER^ le suitant des yeux avec un air de défiance.
Voilà un jeune lord qui est bien fait... et qui a bonne tournure.
HÉLÈNE
N'est-ce pas?
DUROCHER
Et dis-moi, mon enfant... pardon, Hélène, de mes anciennes habitudes... je n'ai pas encore eu le temps de les oublier...
HÉLÈNE
Et je Teux que vous les conserviez toujours I je croirais que TOUS ne m'aimez plus... si vous cessiez de me tutoyer...
DUROCHER
Eh bien ! soit, ttl n'as pas changé... ni moi non plus... mon amitié est toujours la même, et c'est pour cela que je te demanderai d'abord : comment connais-tu ce seigneur?
C'était, comme vous, un ami de ma mère ; je lui donne des leçons de dessin.
DUROCHER
Jç comprends, toi qui en recevais autrefois, tu en donnes maintenant... c'est juste, il faut vivre! et tu es ici, sans doute, chez quelque lady, dont tu élèves les filles... triste conditiou!
HÉLÈNE, souriant.
Non, vraiment!
DUROCHER, se frappant le front.
Cest juste; j'oubliais que tu nous as invités à dîner; tu es chez quelque parente, quelque vieille tante !
HÉLÈNE
Non, mon cher maître, je suis chez moi !
DUROCHER
Allons donc!., ce cottage délicieux, ce joli jardin, cette
cour élégante où je n'osais entrer arec mon carrosse de place... tout cela est à toi ?
HÉLÈNE
Vous l'avez dit !
IHJftOGHEH, regardant autour de lai.
Quoi! ces meubles... ce luxe qui t'entoure?..
C'est à moi ! .
DijROGHEft^ stupéfait.
Ah bah!., tu as gagné tout cela à donner des leçons ?
HÉLÈNE
Non^ mais à faire des tableaux... qu'on m'a payés très-cher.
DUROCHER
En vérité !
HÉLÈNE
Et l'on m'en commande chaque jour... plus que je n'en puis composer.
DUROCHER^ tvee étonnement.
Ce serait possible!., ici, en Angleterre!., écoute-moi bien^ Hélène, je n'aime pas les Anglais... c'est un goût comme un autre... mais s'il est vrai qu'ilii estiment et encouragent les arts...
HÉLÈNE
Je vous le jure.
DUROGUER.
11 n'y a donc pas longtemps!., ou alorâ, c'est par esprit de contradiction, et pour ne rien faire de ce qu'an fait en France... car là-bas, vois-tu bien, les arts et le goût n'existent plus. Nous autres, élèves de Gros et de Guérin, nous ne sommes plus bons à rien, qu'à peindre des dessus de portes... si toutefois encore il y a des portes qui s'ouvrent pour nous.
HELENE
En vérité !
POROCHER.
Il y a une nouvelle .école, par brevet d'invention, qui a pris pour devise : a Rien n'est beau que le laid; rien n'est vrai que le faux! » Ils ont une nature à eux... de l'ultra-nature ! des chevau}^ verts... j'ai vu un cheval vert!
HÉLÈNE
Allons donc !
DUROGHER.
Et ils appellent cela de rimagination!.. et il y a des sots qui les admirent et prétendent que cela se fond avec le paysage. Je l'ai lu dans un feuilleton. Que veux-tu que Ton fasse après cela?... des chevaux véritables? pour qu'on vous trouve commun et rococo.
HELENB*
11 faut réclamer.
DUROGHER.
Auprès de qui?., à moins d'être cousin d*un député (et je n'en ai pas dans ma famille], on n'obtient rien! et cependant^ il y a quinze ans, lorsque j'ai remporté le grand prix de peinture, lorsque je suis parti pour Rome, c'est que mon père... mon pauvre père... avait tout sacrifié pour mon éducation, j'espérais, au retour, lui apporter la fortune... plus tard, au moins, entourer ses vieux jours de quelque aisance... eh bien ! non, et, perdant patience, j'ai quitté la France, oii je serais mort de colère... Je suis venu à l'étranger, dussé-je y mourir de faim!., c'est plus simple et plus facile. Je comptais, pour me pousser dans le monde, sur la protection d'une grande dame... la fille d'un ministre, lady Arabelle Dumbar, qui a été mon élève à Paris, dans un pensionnat du faubourg Saint-Honoré, où je donnais des leçons.
Eh bien ! est-ce qu'elle vous a mal accueilli?
DUROGHER.
Elle a été charmante! elle allait monter en voiture t « Revenez plus tard, m'a-t-elle dit... car le milieu de ma journée est toujoui's consacré à des visites ou à des emplettes. » J'y suis retourné un soir... elle allait au bal; je me suis présenté un matin... elle en revenait.
Air DouTeau de M. Nuha.
J*ai dit : reDooçoDS à jamais Au graad monde, à ses grandes dames 1
* HEULEnE.
Mais pourtant...
DUROGHER.
Mon Dieu! je connais Quelle est la bonté de leurs âmes.
Pour le malheureux qui gémit^ Leur cœur serait sensible et tendre^
Si la polka^ si le bal^ si le bruit^ Ne les empêchaient pas d'entendre.
Aussi mon seul espoir maintenant c'est dans une djzaine de tableaux de ma composition que j'ai apportés avec moi.
HËLËNE*
Et que vous vendrez très-bien ici, je vous en réponds. Je vous promets d'avance gloire cA fortune...
DOKOCHER.
Dieu le veuille!..
Et d'ici-là... Vous rappelez-vous, mon cher maître^ quand nous sommes parties pour disputer à Londres les derniers débris de notre foHune?.. J'étais bien jeune alors... mais je vous vois encore^ quand nous parlions des frais du voyage, me glisser dans la main un certain petit billet de cinq cents francs... que ma mère a accepté.
DUROGHER, d'an air bourru.
Et qu'elle m'a rendu quelques semaines après... ne voilàt-il pas un grand service!.. Entre artistes! l'un n'a rien, l'autre pas davantage.
HËLÉNE, lui glissant un petit portefeuille dans la main.
Eh bien ! la semaine prochaine, mon cher maître, vous me rendrez ce petit portefeuille...
DUROCHER
Moi!..
HELENE
Je le veux!., ou nous nous fâcherons... (joignant les mains.)
Ce n'est pas moi, c'est ma mère qui vous en prie!.. Vous ne la refuserez pas, j'espère; vous ne refuserez pas l'argent que je dois à vos leçons... l'argent gagné par mon travail. Comme vous disiez, entre artistes ! je vous en demanderais bien si je n'en avais pas.
DUROCHER, avec émotion.
Eh bien! soit... de toi, d'une artiste... j'accepte... et si tu savais, Hélène, ce que j'éprouve là... d'émotion et de reconnaissance! Ah ça! mon élève, tu as donc fait de grands progrès depuis trois ans? (Regardant le tableau qui est à droite.) PaS
mal... pas mal du tout, mon enfant! Du ton, du coloris... c'est chaud !
Vous trouvez !