SCENE IV
URSULE^ qui s^est assiae auprès de la table à gauche, et qui a pris son o(U-
yrage.
Du tout; je suis à travailler : mais vous pouvez prendre un livre.
LÉON, sans remuer de place.
Oui, Madame.
URSULE
Car j'aurais peur que ma conversation ne vous amusât pas beaucoup.
LÉON^ sans Técouter.
Oui^ Madame.
URSULE
La réponse est honnête, Léon! eh bien! monsieur Léon^ où êtes-vous? ne m'entendez-vous pas?
LÉON
Non^ Madame; je vous regardais : je ne me doutais pas ce matin de tout mon bonheur.
URSULE
N'avez-vous pas reçu une lettre, une invitation de votre tuteur?
LÉON
Eh! mon Dieu! non; mais b^ ipilieu de la route^ j'ai rencontré André, qui m'a dit que ^. Clairval m'attendait ici. Jugez de ma joie, moi qui y venais. >
> URSULE
Gommeiit! Monsieur, vous auriez osë^ sans invitation, vous présenter ici?
Oh! non, Madame, j'y serais peut-être venu, mais je ne serais pas entré : j'aurais fait comme hier.
URSULE
• Il parait quQ Monsieur qous fait l'honneur de venir souvent dans ce pays? On dit que madame de Melval a une terre dans les environs.
LÉON
Elle l'a vendue. Madame.
URSULE
Ah ! elle l'a vendue !
LÉON
Et autant se prc^^^r de ce, côté que de ce\ui dif bois dç Boulogne. Depuis Aliort, où j'ai rencontié André, la routé est
il6 LÀ HAINE d'une .FEMME.
si belle! une avenue magnifique! Je suis sûr que j'ai fait le trajet en un quail d'heure.
URSULE
Y pensez-vous? près de deux lieues.
LÉON
J'ai un si bon cheval : il va comme le vent; et puis je ne monte pas mal; il est vrai que je me suis laissé tomber.
URSULE^ te levant TNement et tutc effroi.
Que dites-vous?
Rien qu'une fois^ par distraction; c'est ma faute. Madame, je pensais à autre chose.
An : J'ai vu le Parnasse des dames.-
Quand on voyage de la sorte.
Et l'impatience et Tespoir.
Font qa*en idée on se transporte Auprès des gens que Ton yavoir.
Oui^ ce bonheur que Ton ignore.
Je l'ai tout à Thenre éprouvé; Mon coursier galopait encore Que déjà j'étais arrivé.
URSULE
A-t-on idée d'une pareille imprudence? exposer ainsi ses jours ! car songez donc que vous pouviez vous tuer.
LÉON
Vous avez raison ; j'en aurais été bien fâché, surtout maintenant, car je suis bien heureux.
URSULE
Et pourquoi?
LÉON
Parce que vous venez de me gronder comme autrefois. Autrefois, Madame, vous daigniez m'aider de vos conseils, de votre amitié. Ce temps-là est bien loin ! et je ferais maintenant toutes les folies du monde^ sans^que vous prissiez ]a peine de m'adresser un reproche.
URSULE, allant se rasseoir.
Mais c'est assez naturel. Quand vous n'étiez encore qu'un écolier, mon mari et moi, qui vous portions beaucoup d'intd< rêt, pouvions nous peimettre de vous donner quelques avis ; mais maintenant, vous n'en avez plus besoin.
Au contraire^ Madanie^ plus que jamais; et si vous ne venez pas à mon secours^ je suis un homme perdu!
URSULE, vivement.
Vous avez besoin de moi? eh bien ! Monsieur, pourquoi ne pas le dire tout de suite? Ai-je donc Tair si effrayant? (Lui faisant signe de s*asseoir à côté d'elle.) Prenez cette chaise; allons, venez ici, et contez-moi cela.
LÉON
Eh bien ! Madame, j'étais hier dans une brillante soirée, tous les jeunes gens de ma connaissance entouraient la table d'écarté; par amour-propre, j'ai voulu faire comme eux; pour la première fois de ma vie, j'ai joué sur parole, et j'ai perdu une somme énorme !
URSULE
Malheureux ! et combien?
LÉON
Trois cents francs.
URSULE, riant.
Tant que cela?
LÉON
Ce n'est rien pour vous qui avez trente ou quai*ante mille livres de rentes; mais moi... Et le plus terrible, c'est qu'il faut le dire à M. Philippon, à mon tuteur. Il a si bonne opinion de moi, qu'il va se mettre dans une colère...
URSULE
Eh bien î que puis-je faire?
LÉ;ON
Chargez-vous de le lui apprendre, et de plaider ma cause. Dites-lui que c'est l'usage, que tous les jeunes gens en font autant, je suis certain qu'il vous croira, qu'il me pardonnera.
URSULE
Si j'étais sûr que désormais...
LÉON
Oh! je vous jure... me voilà corrigé.
Air de Céline, Si par une erreur passagère Un instant je fus em|)orté, La raison me fut toujours chère.
URSULE, souriaDt.
Que dites-vous?
118 LA HAUŒ d'une FEKICE.
LÉON, se leTant.
La vérité.
Sur la raison je me réglai sans cesse; Mais j'ai du malheur, -car^ hélas l
(Regardant Ursule.) De tout temps j'aimai la sagesse :
C*est elle qui ne m*aime pas.
PHILIPPON, qu'on entend en dehors.
C'est bon; je vais lui parler.
LÉON
C'est mon tuteur; je vous laisse avec lui. Vous me promettez^ n'est-il pas vrai?..« Ah! jamais je n'ai été plus heureux.
(U sort par la porte à droite.)