‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 368 sur 446 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

RÉMT.

Je n'en savais rien. 11 y a si longtemps qu ... nous sommes vus !

DELMAR

Tu as raison. Autrefois, quand nous étions étudiants, moi à l'École de droit, toi à l'École de médecine...

RÉMT.

Nous ne nous quittions pas, nous vivions ensemble.

r DELMAR^

Et quand j'étais malade, quel zèle! quelle amitié! comme tu me soignais! deux fois je t'ai dû la vie. Mais que veux-tu! je suis un malheureux, un ingrat; depuis que je me porte bien , je t'ai oublié.

RÉMY

Non, tu ne m'as pas oublié; tu m'aimes toujours, je le vois à la franchise de ton accueil; mais les événements nous ont séparés. J'ai été passer à&\a, ans à Montpellier. Je travaillais beaucoup , je t'écrivais quelquefois; et toi, lancé au milieu des plaisirs de la capitale , tu n'avais pas le temps de me répondre. Cela m'a fait un peu de peine; et pourtant je ne t'en ai pas voulu ; tu as la tête légère, mais le cœiu* excellent, et en amitié cela suffit.

DELMAR

Ainsi donc, tu abandonnes le quartier Saint-Jacques pour la rue du Mont-Blanc ? Tant mieux, morbleu !

Air de Préville et Taconnet.

Comme autrefois dous vivrons, je l'espère : Pour commencer, plus de bail, plus d'argent.

RÉMY

Quoi! tu voudrais?

DELMAR

Je suis propriétaire !

Tu garderas pour rien ton logement.

Ou nous aurons un procès sur-le-champ.

RÉMY

Mais permets donc...

DELMAR

AUpns, cher camarade, Daigne accepter les offres d'un ami; Ne souffre pas que l'on dise aujourd'hui [ Qu'Oreste envoie un huissier à Pylade, Pour le forcer à demeurer chez lui.

RÉMT.

Un procès avec toi! certes, je ne. m'y exposerai pas; car, autant que j'y puis voir, tu es devenu un avocat distingué, tu as fait fortune au barreau.

DELMAR

Du tout,

/ BÉMY.

Cependant, quand j'ai quitté Paris, tu venais de passer ton dernier examen.

DELMAR

J'en suis resté là; et de l'étude d'avoué, je me suis élancé sur la scène,

RÉMT.

Vraiment ! tu as toujours eu du goût pour la littérature..

DELMAR

, Non pas celle de Racine et de Molière, mais une autre qu'on a inventée depuis, et qui est plus expéditive. Je me rappelais l'exemple de Gilbert, de Malfilâtre et compagnie, qui sont arrivés au temple de Mémoire en passant par l'bôpital; et je me disais : «Pourquoi les gens qui ont de l'esprit n*aurai^nt-i|s pas celui de faire fortune? pourquoi la richesse serait-elle le privilège exclusif des imbéciles et des sots? pourquoi surtout un homme de lettres irait-il fatiguer les grands de ses importunités? Non, morbleu! il est un protecteur auquel on peut, sans rougir, consacrer ses travaux, un Mécène noble et gêné* reux qui récompense sans marchander, et qui paye ceux qui l'amusent; c'est le public. »

RÉMY

Je comprends; tu as fait quelques tragédies, quelques poèmes épiques.

DELMAR

. Pas si bête! Je fais l'opérarcomique et le vaudeville. On se I ruine dans la haute littérature; on s'enrichit dans la petite. Soyez* donc dix ans à créer un chef-d'œuvre ! nous mettons I trois jours à composer les nôtres; et encore souvent nous 1 sommes trois! ainsi calcule.

RÉMT.

C'est l'affaire d'un déjeuner.

DELMAR

Comme tu dis, les déjeuners jouent un grand rôle dans la littérature; c'est comme les dîners dans la politique. De nos

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jours/ combien de réputations et de fortunes enlevées à la . fourchette ! Je sais bien que nos chefs-d'œuvre valent à peu 1 près ce qu'ils nous coûtent. Mais on en a vu qui duraient huit jours; quelques-uns ont été jusqu'à quinze; et quand on vit un mois, c'est l'immortalité, et on peut se faire lithographier avec une couronne de laurier... ^

RÉMY

Et tu es heureux?

' DELMAR

Si je suis heureux!

Àia des iimaxonat.

N'allant jamais implorer la puissance,

Je oe crains pas qu*on m'arrête en chemin;

Libre, et tout fier de mon indépendance.

Par le travail j'embellis le destin ;

Aux malbeureux je peux tendre la main.

Quand je le veux, je cède à la paresse;

L'amour souvent Tient agiter mon cœur.

(Prenant la main de Rémy.) J'ai retrouvé l'ami de pia^jeunes^ie; Dis-moi, mon cher, n'est-ce pas le bonheur?

Et toi, mon cher, comment vont les affaires?

RÉMT.

Assez mal, j'ai peu de réputation, peu de clients.

DELMAR

C'est inconcevable! car je ne connais pas dans. Paris de médecin qui ait plus de talent.

RÉMY

Dans notre état, il faut du temps pour se faire connaître : nous ne jouissons que dans rarrière-saisûn; et quand la ré- l putation arrive...

D6LMA||.

11 faut s'en aller; comiï)^ c'est gai! Mais, dis-moi, pour qui est cet appartement que tu as loué sur le même palier que moi?

RÉMY

Ce n'est pas pour moi, mais pour une famille qui arrive de Montpellier, et qui m'a prié de lui retenir un logement. Le père d'abord est un excellent homme, çt puis la jeune personne...

DELMAR

Ah ! ah ! il y a une jeune personne ! Permettez donc^ monsieui' le docteur, est-ce que nous serions amoui^eux?

RÉMY

A toi je peux te le confier. Eh bien ! oui, je suis amoureux, et sans espoir.

DELMAR

Sans espoir ! laisse donc : c'est quand les médecins n'en ont plus, que cela va toujours à merveille.

RÉMY

Le père est un riche propriétaire, M. Germont.

DELMAR

j^^ M. Germont, de Montpellier! nous voilà en pays de connais- "sance. 11 a ici à Paris une nièce, madame de Melcouii, chez {-.v^-vv» , laquelle je suis reçu, et qui me parle souvent de son oncle, un original sans pareil, qui tient à la gloire et à la réputation, et qui a pensé momnr de joie en voyant un jour son nom imprimé dans le journal du département.

RÉMY

C'est lui-même. 11 ne recherche pas la fortune, car il en a beaucoup ; mais quand j'étais à Montpellier, il m'a promis la main de sa fille à condition que je retournerais à Paris, que je m'y ferais connaître, que je deviendrais un docteur à la mode, et pour tout cela, il ne m'a donné que ti'ois ans.

DELMAR

C'est plus qu'il n'en faut.

RÉMY

Non, vraiment, car nous voilà à la fin de la troisième année, j'ai travaillé sans relâche, et je suis encore inconnu.

Air : CownaUstz mieux le grand Eugène, Ma clientèle est bien loin d'être bonne.

DELMAR

Les vivants sont tous des ingrats.

RÉMY

Pourtant je n*ai tué personne.

DELMAR

Mon pauvre ami, tu ne parviendras pas.

Il faut à vous d'illustres funérailles ! Un médecin est comme un conquérant; Autour de lui, sur les champs de bataille. Plus i4 en tombe, et plus il parait grand.

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