SCENE II
Les Mêmes, LE PÈRE GRIFFON, CROUSTILLAC.
DUPONT
Monsieur le curé ! (Il baise la main de son maître.) Voici un beau jour pour moil (Monsieur baise la main de son maître.)
LE PÈRE GRIFFON
Mon bon Dupont. (Au nègre.) Bonjour mon enfant, bonjour.
(Dupont s'incline devant Croustiïlac auquel le nègre fait aussi fête.)
CR01STILLAC.
Très-bien! très-bien! bonjour, Dupont, bonjour, monsieur... monsieur qui?
LE PÈRE GRIFFON
Monsieur... simplement.
CROUSTltLAC.
Ah ! c'est un adverbe qui est son nom ! Enfin chaque pays a ses mœurs, bonjour, monsieur Simplement...
le père griffon, qui a regardé autour de lui.
Allons, tout me paraît bien dans l'habitation. (Bas à Dupont.) Et là-haut?
DIF0NT,6&S.
Impatients de vous revoir et toujours heureux. le père GRiF¥Oy,haut, avec gaîlé. Et Suog?
DUPONT
Oh! bien portant... bien gras!...
CROUSTILLAC
Votre frère, sans doute ?
LE PÈRE GRIFFON
Un beau dogue anglais [A Dupont.) Et Grenadille?
monsieur, avec amour.
Oh ! belle ! belle !
CROUSTILLAC
Mademoiselle votre nièce?
LE PÈRE GRIFFON
Non, une jument.
CROUSTILLAC
Ah! je comprends... c'est comme Brigandiue...
LE PÈRE GRIFFON
Qui Brigandine?
croustillac, montrant sa rapière.
Ma rapière.
LE PÈRE GRIFFON
Ah! très-bien. (Apercevant un fauteuil en tapisserie quy on vient de placer près de la table.) Qu'est-ce que je vois là? je ne connaissais pas.
croustillac, examinant le fauteuil.
C'est un fauteuil bien commode, brodé au petit point par une main de fée.
dupont, rentrant.
Monsieur le curé!..
LE PÈRE GRIFFON, à mi-VOix.
Ce fauteuil?
dupont, à mi-voix.
Elle l'a brodé elle-même, et l'a envoyé ici pour qu'à votre retour....
LE PÈRE GRIFFON
Pauvre petite !
croustillac, qui s'est approché et a entendu les derniers mots.
Pauvre petite ! avez- vous dit en regardant cette broderie d'un œil attendri... C'est une pauvre petite qui vous fait des surprises comme cela!.,. Ah ! père Griffon! père Griffon!
LE PÈRE GRIFFON
Àe riez pas, chevalier, car vous l'avez dit, je suis ému..,
CROUSTILLAC
Je le crois bien, mordioux !
LE PÈRE GRIFFON
Et d'une émotion plus douce que vous ne pouvez croire...
CROCSTiLLAC , s'asseyant.
Mais c'est fort doux, ce que je crois!
LE PÈRE GRIFFON
Allons, j'oublie que vous avez faim, sans doute?
CR0UST1LLAC.
Je mangerais mon feutre !
le père griffon fait un signe à Dupent et à Monsieur, qui sortent pour revenir faire le service pendant toute la scène.
La soirée est superbe... Dupont, ouvrez les stores. {Au moment où cet ordre est exécuté , le père Griffon, qui s'est approché de la fenêtre, se penche vivement. A part.) J'ai cru voir dans ces touffes de tamarin... (Haut.) Allons, chevalier, à table! à lable!
CROUSTILLAC
Mordioux ! qu'il doit faire non vivre dans cette magnifique contrée!. . Quelle riche nature! quel calme!
LE PÈRE GRIFFON
A moins que ce calme ne soit troublé par une attaque de Caraïbes, ainsi qne cela arrive parfois.
CROUSTILLAC
Que ? les Caraïbes ! Ces bélitres de sauvages vous inquiéteraient?... Qu'ils viennent! mordioux ! et Bngandine...
LE PÈRE GRIFFON
Votre épée, mon brave chevalier, serait aussi impuissante contre une de ces longues flèches que les Caraïbes lancent avec une adresse effrayante que contre une balle de mousquet.
CROUSTILLAC
Capedebious, il est fâcheux que ce beau pays ait ses bêtes malfaisantes!
LE PÈRE GRIFFON
Vous servirai-je une aile de perroquet ?
CR0U>TILLAC
Tais ! du perroquet? Vous mangez du perroquet?
Essayez... il est cuit à merveille.
croustillac, la bon die pleine.
Mordions j'ai dîné avec des princes... avec des rois... et même avec des chanoines... Eh bien, mon brave ami, je l'avoue, je n'ai jamais rien mange de plus délicat... de plus savoureux. (A Monsieur, oui apporte desplats. ) Oh ! oh ! quel fumet! qu'est-ce encore que ces bonnes choses, monsieur Simplement ? (Le nègre le regarde et rit.)
DUPONT
In salmis d'écureuils.
CROUST1LLAC.
Des écureuils maintenant... et ça?
LE PÈRE GRIFFON'
Des filets de singes accommodés aux vers palmistes.
CROUSTILLAC
Capededious! des singes accommodés aux vers! mais mordions! quel festin ! Balthasar en comparaison ne mangeait que des fèves.
LE PÈRE GRIFFON
Il faut bien faire honneur à son hôte.
CROUSTILLAC
L'n hôte que vous ne connaissez guère; car vous ne me connaissez pas, mon brave père en Pieu.
LE PÈRE GRIFFON
Très-peu, je l'avoue.
Il faut que je me montre tel que le bon Dieu m'a fait : un portrait au vrai! au vrai? cela vous fait rire... et pourtant, foi de gentilhomme... cela vous fait rire encore... (Sérieusement.) Eh bien, mon père, il y a un serment que je n'ai pas fait dix fois en ma vie... m^is voyez-vous... tout Gascon que je suis... l'on m'a cru [avec émotion,) quand j'ai juré par ma mère!...
LE PÈRE GRIFFON
Je vous crois, chevalier ; pour tous, ce serment est sacré !
CROUSTILLAC
À la bonne heure!... done mon père le chevalier de Croustillac avait un tout petit fief au fin tond des landes de Gascogne, et comme tant d'autres gentilhommes campagnards, il était son propre métayer, poussant les deux bœufs de la charrue, le feutre sur l'oreille et la rapière sur le côte... Bon an, mal an, le petit fief rapportait cent vingt écus... nous vivions là-dessus... mon ppre, ma digne mère, moi et ma sœur. . . qui est bossue, la pauvre fille... Mon père mort, je dis à ma mère et à ma sœur : J'ai droit au fief, gardez-le,j'y renonce; eh donc! vous aurez du moins du pain dans la huche.... moi, je vais me mettre aux trousses de dame fortune... et mordious! si elle a des ailes aux talons, j'ai des jambes de cerf. La-dessus je partis du pays avec l'épée de mon père au côté et deux écus dans ma poche.
le père griffon, lui pressant la main.
Bien, bien! chevalier... cela était bon et généreux.
CKOUSTILLAC.
Que, généreux! à l'égard de ma digne mère? et de ma pauvre
petite fée Carabosse. qui ne pouvait trouver de mari? que seraitelle devenue? Capedebious... eh donc, je partis du pays et vins à Paris chercher fortune... soldat, prévôt d*a ademie, maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de livres défendus, j'ai vivote comme les oiseaux du bon Dieu, couchant l'été sous la verdure, et l'hiver me chauffant les doigts au soupirail des rôtisseries... Un jour je suis coudoyé par un spadassin : je rabroue solidement mon homme... prends garde! je suis Fontenay coup d'épée!... et moi Croustillac coup de canon!... sur ceflamberge au vent... Eh donc! Brigauline, cloue le Fontenay sur le mail.., Il s'agissait pour moi de ceci. [Il fait le signe de pendaison.) Je parvins à gagner l'Angleterre... la, je donnai quelques leçons de français et de cuisine bordelaise... puis je passai en Hollande où je fis la guerre de Flandres, et j'y reçus la fameuse mousquetade que voici. (Il entr ouvre son justaucorps.) Voulez-vous voir?
LE PÈRE GRIFFON
Non... non... je vous crois, je crois a votre bravoure.
CROISTII.LAC.
Ensuite deux ans, en Hongrie, contre les Turcs, dans les pétardiers nobles de Sa Majesté le Roi de Bohême; le butin était bon. Quand je m'embarquai a Tiïeste pour Marseille, j'avais une ceinture de deux mille sequins d'or, capedebious!
LE PÈRE GRIFFON
Eh bien ?
CROUSTILLAC
Eh bien!... mon digne père... le lendemain un corsaire de Barbarie court sur nous !
LE PÈRE GRIFFON, Hant.
En vérité, c'est jouer de malheur !
CROCSTILLAC.
Les forbans nous dépouillent, et je suis conduit en Alger et vendu à un renégat marchand de babouches, où j'ai taillé et piqué le maroquin pendant cinq mois d'esclavage.
LE FERE GRIFFON
Ah! ça, chevalier, vous êtes donc universel? Comment, vous savez.... {Il fait le signe de tirer la manique.)
Que! universel? Que? Je savais? Je ne savais pas du tout, mordioux ! Mais le renégat me dit : Petit chien de chrétien, je te donne trois jours.... Si, a la fin du troisième jour, tu ne ne sais pas travailler proprement, tu recevras la bastonnade le matin, à midi et le soir.
LE PÈRE GRIFFON
En guise de repas, apparemment?
CROUSTiLLAC.
Avec un encouragement pareil, le sixième jour, je faisais les babouches comme un petit ange.... .Après cinq mois d'esclavage, racheté en Alger par les révérends pères de la Mercie, j'arrivai à La Rochelle avec un écu de moins qu'en partant du pays.... 11 ne m'en restait donc...
LE PÈRE GRIFFON
Plus qu'un.
CROUSTILLAC
Juste le compte! Ma taverne était hantée par les matelots... Là, j'eus le bonheur d'intéresser le maître tonnelier de la Licojvie... et vous savez comme j'y suis entré.
le père griffon, se rasseyant et versant à boire. Je me rappelle très-bien ! et vous êtes arrivé àla Martinique..
CROUSTILLAC
Avec un écu de moins qu'en partant de Rochefort.
LE PtRE GRIFFON.
Plus rien!
CROUSTILLAC
Juste le compte... vous me connaissez maintenant depuis A jusqu'à Z... et vous?
Moi?
Oui.
LE PÈRE GRIFFON
Mon histoire est bien plus simple.
CROUSTILLAC
Voyons !
LE PÈRE GRIFFON
Prêtre à vingt-cinq ans, Dieu me fit la grâce d'aimer mon état; j'eus cependant le malheur de déplaire à mon évèque, et il y a vingt ans, par son ordre, je fus envoyé a la cure du Macouba, pays alors presque inhabité, ou j'ai subi avec résiguation toutes les tristesses d'un cruel isolement.
CROUSTILLAC
Jusqu'au jour où la pauvre petite....
LE PÈRE GRIFFON
Vous y revenez encore ?
CROUSTILLAC
Et sans doute.
LE PÈRE GRIFFON
Ecoutez, comme vous ne devez jamais la voir...
CROUSTILLAC
Jamais ?
LE PÈRE GRIFFON
Jamais... Je puis donc vous dire cette circonstance de ma vie: j'étais plus languissant d'ennui que jamais lorsqu'apparut un bâtiment sans pavillon, qui, chaque soir, s'approchait de la côte et chaque matin s'en éloignait: d'abord, on s'en inquiéta; mais nul ravage, nulle trace de descente hostile ne vint justifier ces craintes; la curiosité n'en fut que plus excitée, et de tous, j'étais celui qui restait le plus tard sur la plage pour examiner les mouvements du vaisseau mystérieux. Une nuit j'allais me retirer, lorsque deux hommes que je n'avais pas aperçus, sortent de derrière une roche; l'un d'eux vient à moi, et d'une voix accentuée, mais qui n'avait rien de menaçant, médit: Mon père, veuillez me suivre. J'obéis; dans une petite anse voisine une pirogue nous attendait. ..Pendant le trajet pas un mot ne fut échangé; a bord on nous reçut avec respect, et l'on me conduisit dans la chambre principale, où l'on me laissa un moment seul ; mais bientôt je vis rentrer mon guide ; il tenait par la main une jeune fille d'une éclaiante beauté. Tous deux en silence se mirent à genoux devant moi, je les regardais et je voyais des larmes dans leurs yeux... ce moment était solennel... Mon père, me dit le jeune homme, je suis proscrit ; cet ange a accompagné ma fuite»., nous sommes libres... Elle n'a qu'un père retenu loin de nous, et qui Ta confiée à ma tendresse ; moi. j'ai cessé d'exister pour le monde... mon père, bénissez-nous; je promets entre vos mains d'avoir pour elle toutes les tendresse. Et moi je promets, dit une voix angelique, d'avoir assez d'amour pour qu'il oublie et ne sache plus qu'il a souffert dans le passé... Quand sous le sreau de la religion j'eus connu leur nom, leur infortune, je consacrai leur union, et jamais le prêtre n'appela sur un jeune couple avec une plus sainte ardeur les bénédictions du Dieu qui console. Depuis ce temps-là, chevalier, ma vie a un intérêt, et mon cœur n'est plus vide.
Ils sont restés près de vous?
LE PÈRE GRIFFON
Ils n'ont jamais habité le Macouba.
CROUSTILLAC
Et la jeune femme?
LE PÈRE GRIFFON
De peur qu'on n'oublie d'où elle vient, son nom rapelle le ciel.
CROUSTILLAC
Elle s'appelle... Céleste?
LE PÈRE GRIFFON, SOuHailt.
Peut-être bien. (Dupont dessert la table.)
CROUSTILLAC
A lions, nous sommes tous deux de braves gens. . . dans un genre différent; vous êtes content, et moi j'en ai la certitude, je léserai bientôt. (Dupont rentre avec du vin.)
LE PÈRE GRIFFON
Eh bien, buvons un verre de vin des Canaries... A votre santé ! chevalier.
CROUSTILLAC
A la santé de ma future !
Votre future ?
CROUSTILLAC
Eh ! oui, la Barbe-Bleue.
le père griffon, tressaillant, à part.
Que dit-il?... (Haut.) Quelle folie?
CROUSTILLAC
Folie ! non pas ! Si vous saviez quel portrait ils m'ont fait au port Saint-Pierre de cette adorable veuve, et sa beauté, et son aimable inconstance et. ses favoris, et ses richesses, et ce Morne enchanteur, que monsieur Salan a bâti de ses propres mains.
le père griffon, très-vivement.
Contes absurdes répétés par la sottise dans ce pays à moitié barbare, où l'on peut tout dire et tout croire.
CROUSTILLAC
C'est possible, mais dès demain j'y vais.
le père griffon, effrayé.
Où cela?
CROUSTILLAC
Eh! donc, au Morne au Diable.
LE PÈRE GRIFFON
Vous?
CROUSTILLAC
Moi... La veuve devient folle de ma personne... je l'épouse... je la ramène en France avec ses millions... nous allons au pays retrouver la vieille mère, la bonne sœur, et je vous rends une hospitalité royale, moins les fricassées d'écureuils, de perroquets et de singes, bien entendu.
Allons, chevalier... c'est une folie... n'en parlons plus.
CROUSTILLAC
Eh 1 donc, vous refusez de me conduire au Morne au Diable ?
LE PERE GRIFFON
Positivement.
CROUSTILLAC
Que? un autre m'y conduira...
LE PÈRE GRIFFON
Mais!...
CROUSTILLAC
J'irai, vous dis-je... (A ce moment une flèclie siffle et va se ficher au dossier du fauteuil de Croustillac.)
LE PÈRE GRIFFOX. Se levant.
Une flèche !,.. Dupont. Monsieur, prenez vos fusils... A moi, mes enfants!... les Caraïbes ! \Dupont et Monsieur entrent précipitamment.)
DUPONT et MONSIEUR.
Les Caraïbes?...
croustillac, ébahi, toujours assis.
Que? les Caraïbes!... où diable les prenez-vous, les Caraïbes? dans l'air? (Dupont et Monsieur se sont armés. Monsieur sort par la porte, Dupont par la fenêtre.)
le père griffon, à Croustillac.
Voyez cette flcèhe.
Où donc?
le fère griffon.
Au dossier de votre fauteuil.
croustillac.
Une flèche !... allons, Brigandine! au grand jour, ma mie! et tâtons un peu du Caraïbe. (LÏEpée à la main il regarde la (lèche.) Mordicus, l^urs flèches sont longues... dites-moi, mon digne hôte, pourquoi y mettent-ils des morceaux de papier.
LE PÈRE GRIFFON
Comment?
CROUSTILLAC
Voyez !
le père griffon, détache un papier attaché à la flèche et lit, à pari. C'est lui ! il était là!., il a tout entendu.
CROUSTILLAC
Eh bien !
LE PÈRE GRIFFON
C'était une fausse alerte. (Aux esclaves.) Revenez mes enfants. (Dupont et Monsieur rentrent.) Remettez ces armes et laissezmoi, (à part.) L'avertissement sera bon.
CROUSTILLAC
Le diable me brûle si je comprends... Vous criez les Caraïbes!
je dégaine... puis vous dites : Fausse alerte, et je rengaine... mais cepen lant voilà une flèche qui, six pouces plus haut, me coupait net la parole dans la gorge.
le père griffon, lui donnant le billet. Lisez.
CROUSTILLAC
Je sais bien un peu d'anglais, un peu d'allemand, mais croyezvous donc que je sache le caraïbe? (// déploie le papier.) Tiens ! tiens î c'est en français. (Lisant.) Premier avertissement au chevalier de Croustillac, s'il persiste a vouloir aller au Morne au Diable.
LE PÈRE GKIFFON
On a su vos projets... on veut vous forcer d'y renoncer.
croustillac, rêveur.
Comment a-t-on pu savoir?
LE PÈRE GRIFFON
Peu importe... on le sait.
CROUSTILLAC
Drôle de petite poste.
LE PÈRE GRIFFON
Chevalier vous renoncez, n'est-ce pas? a cette folle entreprise.
croustillac, avec dignité.
Mon hôte, vous ne connaissez pas Croustillac.
LE PÈRE GRIFFON
Mais, malheureux, vous ne savez pas à quels da jgjrs vous vous exposez... vous risquez votre vie.
CROISTILLAC.
Que ! ma vie ! elle est belle, n'est-ce pas? pour la ménager.
LE PÈRE GRIFFON
Faites donc à votre tête,., heureusement, vous ignorez où est le Morne au Diable, personne ne vous servira de guide, et vous ne pourrez trouver un chemin au milieu des forêts impraticables qui entourent ma maison.,, sombres repaires infestes d'animaux dangereux... chats- tigres... serpents...
CROUSTILLAC
Quel chats-tigres! à bon chat, bon rat! les serpents?... je mettrai des échasses comme dans nos landes de Gascogne, et je ferai ainsi les enjambées plus longues...
LE PÈRE GRIFFON, à part.
Cet homme à bout de ressources est capable de tout... Que faire?... que faire?..
croustillac, à part.
Ce vieux est aussi entêté que moi.
32 LE MORNE Al DIABLE.
LE PÈRE GRIFFON, avec douceur.
Chevalier, un dernier mot... Vous êtes, je le vois, de ces braves cœurs que la difficulté excite, loin de les rebuter... soit!... mais celte retraite où l'on ne peut pénétrer ni par ruse ni par force n'annonce-t-elle pas des mystères qu'il faut respecter?
croustillac, à part.
Bonhomme, tu veux me tourner; je vais te donner un leurre.
LE PÈRE GRIFFON'
Et si ma supposition était vraie, ne pensez vous pas qu'un galant homme....
CROt'STILLAC.
Ah ! je ne puis pas souffrir ce langage.
LE PÈRE GRIFFOF.
Pourquui ?
Si vous me prenez par les sentiments je suis un homme perdu, ruiné.
LE PÈRE GRIFFON
Comment?
CROUSTILLAC
C'est six millions que cela me coûtera pour le moins... trouvez donc quelqu'un qui paie un souper ce prix-là. le tère griffO-v, avec joie.
Vous avouez donc que j'ai raison ? et vous renoncez à ce rêve...
CROUSTILLAC
Ah ! mon beau rêve !
LE PÈRE GRIFFON
Que comptez-vous faire alors dans cette île ?
CROUSTILLAC
Vous me croyez à bout ?
LE PÈRE GRIFFON
Mais encore.
CROUSTILLAC
Le Juif errant a toujours cinq sous dans sa po^he et le gascon cinq ressources dans sa tète... tenez, combien comptez-vous d'habitants très-riches à la Martinique,?
LE PÈRE GRIFFON
Une centaine.
CROUSTILLAC
N'exagérons pas... mettons moitié... Il y a donc, à la Martinique, cinquante riches qui s'ennuient comme des marteaux de porte, et qui seraient ravis de rencontrer et de garder auprès d'eux d^s hommes d'esprit et de joyeuse humeur... suis-je de ces gens-là... oui ou non?
LE PÈRE GRIFFON
Assurément.
CROUSTILLAC
Et donc ! j'accorde à chacun de ces malheureux six mois de ma présence; c'est donc vingt-cinq ans d'une bonne et excellente vie, bien assurée, et si le bon Dieu veut que je pousse plus loin, je puis recommencer une nouvelle série avec les enfants de mes premiers hôtes.
LE PÈRE GRIFFON
Voilà un projet...
CROUSTILLAC
J'en ai dix autres comme cela... lequel choisirai-je?.. la nuit porte conseil.
LE PÈRE GRIFFON
Vous avez raison, nous en sommes convenus, pas de cérémonie... holà! (Monsieur paraît.) De la lumière. (Il allume des bougies.)
CROUSTILLAC
Monsieur simplement, veux-tu me montrer ma chambre? (Monsieur passe devant lui.) Bonsoir donc, mon hôte.
LE PÈRE GRIFFON
Bonne nuit, chevalier.
croustillac, avant d'entrer dans sa chambre. C'est dommage pourtant... Ah bah !