‹ ThéâtreChapitre 119 sur 449 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Les Mêmes, MONMOUTH, puis RUTTLER et PATRICE.

monmouth, qui s'est approché.

Et ma foi, chevalier, vous aurez raison.

CROUSTiLLAC

Mordious !

MONMOUTH

Barbe-Bleue n'est pas un mauvais parti.

croustillac, se relevant.

Monsieur !

MONMOUTH

Eh bien ! a quand la noce ?

croustillac, sévèrement.

Je veux bien servir de jouet à madame, mais pas à vous, mon maître.

angèle, alarmée.

De jouet ! chevalier ?

Eh! madame, que voulez-vous que je pense? Le boucanier m'offre de m'amener ici ; introduit près de vous, vous m'offrez votre main avec empressement, afin de succéder aux trois maris que vous avez consommés depuis quinze mois.,, sans compter le cinquième, auquel vous pensez déjà.

ANGELE.

Eh bien, monsieur?

CROUSTILLAC

Ah ça, madame, on prend donc le chevalier de Croustillac pour un oison? Mordious! je ne suis pas si sot que j'en ai l'air ; après un moment d'ivresse, la raison revient. Je ne donne pas dans ces fabuleuses consommations de maris, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler tout ce que cachent ces bizarreries.

monmouth, h -.Ingèle.

Tu as été trop loin.

angèle, bas.

0 mon Dieu !

crocstillac, à part.

Elle a pâli! quel est donc ce mystère? (Au fond Rutleret Patrice paraissent.)

rutler, montrant Croustillac. Ami-voix.

C'est lui, c'est le prince !

Patrice, à mi-voix.

Un boucanier est avec lui.

rutler, à mi-voix.

Retirons-nous, attendons qu'il soit seul. (Ils se retirent.)

angèle, bas.

Je vais tâcher de tout réparer.

MONMOUTH, bas.

Et moi, l'empêcher, en tout cas, de sortir d'ici.

angèle, bas.

Je reprends confiance , va. {Elle lui baise la main, Montmouth sort. )

croustillac , qui a vu.

Ah ! c'est le comble! cette enchanteresse , baiser la main d'un tel misérable!

angèle , en souriant , bas.

Serait-il jaloux ?

croustillac, a part.

Cette femme si différente de toutes celles que j'ai vues.., Ah

mordious, je suis faible... je sois sot... Mais., mais, par ma mère , c<?la me fait tant de mal... que j'en pleure... Oui, j'en pleure de douleur et de rage, car je l'aime déjà comme un insensé. (Il tombe sur un banc et cache son visage.)

angèle , qui Va toujours examiné.

Pauvre chevalier! il souffre... Décidément il a du cœur. (Elle va à lui.) Ecoutez-moi, chevalier; je vous ai paru étrange ; mais il ne faut pas croire que je méconnaisse les gens de cœur... Et quoique vous soyez peut-être un peu vain... un peu fanfaron... un peu outrecuidant...

CROUSTILLAC

Madame !...

ANGÈLE

Au fond , je vous crois bon et brave... et , bien que vous soyez pauvre et d'une naissance obscure...

croustillac , avec dignité.

Madame, il y avait un sire de Croustillac à la Croisade.

Si vous étiez né riche et puissant , vous eussiez fait , j'en suis sûr, un noble emploi de votre fortune. La misère aurait pu vous conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne Ta fait, car vous avez, m'a- 1- on dit , souffert et enduré de crueiles privations.

croustillac. à part.

Cette voix touchante , cette bonté... Ah! malheureux, il ne me manquait plus que cela. ( Haut et tâchant de rire. ) Si vous avez de moi , madame, si bonne opinion , je ne m'étonne pas que vous m'ayez choisi pour mari.

AXGELE.

Tenez, chevalier, ne parlons plus de cette plaisanterie.

croustillac.

Vous me l'avouez , madame , j'étais votre jouet.

ANGÈLE

Non... mais dans ma solitude...

croustillac.

Votre solitude ! madame ! Votre solitude ! II me semble que dons votre solitude , vous avez bien assez de distraction pour vous passer de celle-là.

a gèle , avec bonté.

Chevalier, oubliez les folies que je vous ai dites, ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à personne, chevalier, à personne , entendez-vous bien, et que cela vous console.... Vous êtes libre de sortir d'ici... Mais, comme souvenir du Morne au Diable et de la Barbe-] us me permettrez de vous of-

frir, n'est-ce pas? quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir vue.

croustillac, avec dignité.

Madame, je ne vous demande qu'un guide pour sortir de votre maison.

ANGÈLE

Vous aurez un guide , chevalier, mais...

CROUSTILLAC

Madame , je suis ridicule, je suis vain , je suis un chevalier d'aventure , mais j'ai mon point d'honneur à moi.

ANGÈLE

Mais, monsieur...

CROUSTILLAC

Madame, j'ai pu amuser le capitaine du bâtiment qui m'a conduit ici pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire ; c'était la un misérable métier, madame, je le sais plus que personne. C'était la un marché tout comme un autre.

angèle, a part.

Pauvre homme , il m'intéresse !

CROUSTILLAC

Je ne dis pas cela pour être plaint, madame; je veux seulement vous faire comprendre que si, par nécessité, j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je n'ai reçu d'argent en paiement d'une humiliation... Puissiez vous, madame, ignorer le mal que m'a fait votre offre ; moins encore, croyez-le bien, parce que cette offre était outrageante que parce qu'elle était faite par vous.

ANGÈLE

Ah! monsieur, mes regrets...

CROUSTILLAC

Au fait, pourquoi m'auriez-vous traité autrement ? Sous quels auspices suis-je entré ici? Comme un bouffon que Ton paye et qu'on chasse quand on a ri. Pourquoi se gêner avec moi? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent même pas.

A votre tour vous êtes cruel, monsieur ; vous me faites durement sentir le tort d'une plaisanterie dont je n'avais pas deviné la portée. Je suis coupable, je l'avoue... Pardonnez-moi donc, je vous en conjure , le mal que je vous ai fait involontairement.

CROUSIILLAC

Ces bonnes paroles me font tout oublier... Ah! madame, priez le ciel de me donner l'occasion de me faire tuer pour vous, je mourrai content.

ANGELE.

Dieu merci, cette occasion ne se présentera pas. Ainsi, la paix est faite? Vous ne m'en voulez plus de mes folies?

CROUSTILLAC

Moi ! vous en vouloir ?

ANGELE.

Consentez-vous a m'attendre ici?

CROUSTILLAC

Ici?

rutler, paraissant au fond.

Les voici, tâchons d'écouter.

ANGELE.

Oui, attendez-moi là, et je suis sûrp, cette fois, vous ne refuserez pas ce que je vais vous apporter. Adieu, mon ami. [Elle rentre.) rutler , à part.

Son ami ! plus de doute , c'est lui ! c'est lui !

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