SCÈNE X
Les Mêmes, CHEMERAULT. (Il entre Vépée à la main. Angèle tombe dans un fauteuil en cachant son usage. Monmouth porte la main sur son poignard. Croustillac est stupéfait.)
CHIMERAl'LT.
Qu'y a-t-il donc, monseigneur ? j'ai cru entendre le bruit d'une lutte et une voix qui appelait a l'aide.
croustillac, d'un ton sombre.
Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur.
CHEMERAULT.
C'est vous qui m'avez appelé ?
CROUSTILLAC
Oui. monsieur le comte.
CHEMERAULT.
Mais pourquoi m'avez-vous appelé?
CROUSTILLAC
Pour venir à mon secours
CHEMERAULT.
Serait-ce ce misérable? dites-un mot et mon escorte.... crjOCSTILlac, vivement.
Je me charge de ie... ce n'est pas contre un pareil
bandit que je vous ai apj . c'est
contre moi-même.
CLT.
Que voulez-vous dire ?
84 LE MORNE Aï, DIABLE.
CROUSTILLAC
Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir aux larmes d'une épouse coupable!
moumoute, à part.
Que dit-il?
angèle, à part.
Ecoutons.
CHBMERaULT.
Madame la duchesse ?
CROUSTILLAC
Trompé par un mulâtre, monsieur!... par un sang mêlé!... par un teint cuivré !...
angèle, à part.
Mon Dieu ! quel est donc son espoir ?
CROUSTILLAC
Chauffez donc mieux ma colère, monsieur! trouvez-moi une vengeance digne de l'offense.
CHEMERAULT.
Le mépris !
CROUSTILLAC
Le mépris ! vous en parlez bien à votre aise î le mépris ! le mépris! non, monsieur, il me faut autre chose... quelque chose de mieux; je) l'ai trouvé et vous m'aiderez.
axgèle, bas.
Ah ! il nous sauvera !
CROUSTILLAC
Ah ! madame la duchesse, il vous faut des mulâtres ! Ah ! ah ! scélérat, il te faut des femmes blanches! Vous serez contents.
MO.NMOUTH, bas.
Il nous sauve !
CHEMERAULT.
Monseigneur, l'humanité...
CROUSTILLAC
Silence , monsieur! Réponds , misérable : où est maintenant mon brigantin?... {Avec colère.) Où est mon brigantin?.
MONMOUTH
A l'Anse aux Caïmans.
CROUSTILLAC
Monsieur de Chemerault, je vous ordonne d'appeler votre escorte ; vous me répondez de ces deux coupables; avant cette nuit, je veux que tous deux soient embarqués, ensemble, entendez-vous bien, ensemble sur mon brigantin... Je vous accompagnerai... je veux moi-môme les voir partir... Quant à la destination du bâtiment... je ne puis vous le dire, monsieur ; cela ne regarde que moi.
CHEMERAULT.
J'obéis, monseigneur; hâtons-nous, car on nous attend à la Fulminante. (Entrée de l'escorte qui garnit le fond. Monmouthen passant veut prendre la main de Croustillac. qui ta retire vivement en disant :)
CROUSTILLAC
Tu oses porter la main sur moi ! (Angèle s'est rapprochée de lui.)
ANGÈLE, bas.
Généreux sauveur !
croustillac, bas.
Ah ! ne m'empêchez pas d'être en colère.
SEPTIÈME TABLEAU
La mer. En diagonale, sur le théâtre, se présente la frégate la Fulminante ; l'avant un peu incliné par l'ancre qui retient le navire, découvre tout le pont, qu'on voit aussi par-dessus le bord du bâtiment.
SCSKE I.
LORD MORTIMER, autres LORDS et SEÏGNEURS ANGLAIS, OFFIC1FRS, MATELOTS, puis LE GOUVERNEUR. (Tandis que les Officiers et les Matelots français sont à leur poste ou se promènent sur le pont, un groupe d'Officiers anglais, parmi lesquels on remarque Mortimer est forme vers la droite et toute son attention est dirigée du côté de la terre.) lord rothsay à lord mortimer, qui regarde avec une lunette. Eh bien, lord Mortimer, voyez-vous enfin quelque chose, grâce à cette lunette de nuit?
mortimer.
Je vois toujours Ips fanaux aller et venir sur le pont de Saint- Pierre, mais rien de plus. (Avec un cri de joie.) Ah! enfin ! tous, se pressant autour de Mortimer.
Est-ce lui? est-ce lui?
mortimer.
Oui, oui, tout là-bas, à la lueur des flambeaux... il s'embarque dans une chaloupe... Oh! notre brave Jacques, il a pour nous revoir mis l'uniforme qu'il portait a Bridgewater.
Vive Jacques de Monmouth !
MORTIMER
Oh ! je n'y vois plus; des larmes troublent ma vue, ma main tremble.
une voix, à droite.
Canot du gouverneur.
un mousse, sur le bâtiment.
Canot du gouverneur. {Tout le monde se porte de ce côté.)
TOUS
Le gouverneur ! des nouvelles de terre !
le gouverneur, en quittant le canot.
Restez-la, mon prince, vos ordres seront exécutés. tous, au Gouverneur, qui monte à bord.
Qu'y a-t-il! le prince... Le comte de Chemerault vient-il à bord?
LE GOUVERNEUR
Messieurs, messieurs, un moment, de grâce.... Monsieur de Chemerault nous a quittés.
TOUS
Pourquoi? pourquoi?
LE GOUVERNEUR
Sa présence était nécessaire sur les côtes, il surveille un bâtiment anglais.
Mais le prince ?... nous allons le voir !
LE GOUVERNEUR
Messieurs, je suis désolé de vous ôt^r cette joie ; mais personne sur le pont, tout le monde en bas. [Murmures.) C'est Tordre formel du prince.
MORTIMER
Puisqu'il l'exige, obéissons; ce ne sera qu'un retard de quelques minutes sans doute; mais ces minutes-là je les payerais de dix ans de ma vie. (Tous se retirent avec regret et descendent sous le pont; au moment on le dernier disparait, on voit monter abord Crousiillac.