SCENE IX
BARNAVE, seul; puis LA REINE.
BARNAVE
Je ne viens jamais ici sans me reporter, pas un triste retour de pensée, vers le palais de Versailles... La, tout est faux depuis le langage des courtisans jusqu'à ces plaisirs et ces fêtes auxquels la reine se livre avec tant d'empressement... Ici, elle n'est que femme... séduisante toujours, mais débarrassée de ce prestige de la grandeur qui ne m'éblouit pas, mais qui me gêne et me fait me tenir a l'écart... Que suis-je d'ailleurs pour me mêler à cette foule dorée qui entoure le trône?... Un obscur avocat de province, que le hasard seul a conduit quelquefois dans ces salons interdits au plébéien... Un rêveur qui voudrait pour son pays d'autres lois, d'autres mœurs, d'autres habitudes, et qui va rentrer, pour y mourir ignoré, dans sa ville natale... Un souvenir me suivra et je le garderai toujours : celui de cette reine si belle, si bonne et dont le regard était si attendri lorsque je suis allé lui parler d'un malheur et d'une injustice à réparer... Ah! ces flatteurs qui ne lui montrent qu'un avenir fleuri... ils mentent!... Elle se laisse prendre à des paroles qui l'endorment dans son insouciance, sans qu'elle se préoccupe d'un réveil qui peut être funeste!... Ils mentent!... S'ils l'aimaient, s'ils pouvaient envisager sérieusement ce travail des idées qui se fait autour de nous, ils verraient apparaître do ces signes qui annoncent les révolutions!...
la reine, qui est entrée sans être aperçue de Barnave.
Eh bien ! monsieur, êtes-vous encore à songer à un de ces plaidoyers dont le bruit a retenti bien au delà du Parlement de Grenoble?...
barnave.
Pardon, madame, je ne savais pas avoir l'honneur d'être si près de vous!... J'avais prié monsieur Cléry...
LA REINE
De ne pas m'avertir de votre arrivée?... Monsieur Barnave, une fermière doit se montrer empressée envers ceux qui viennent la visiter dans sa retraite, et je ne suis, je ne veux être qu'une fermière à Trianon... Et, à ce propos, je vous ferai un reproche :
Vous venez ici bien rarement... Mais je comprends que vous préferiez Paris et Versailles à une modeste bergerie... barnave. riant.
Ah! madame, c'est une bergerie dans le genre de celles de monsieur de Florian... M'avoir permis d'y pénétrer, c'était me traiter avec plus de bienveillance que de me donner mes grandes entrées a la cour...
LA REINE
Oh! je sais que la cour ne vous plaît guère, et les courtisans encore moins...
BARNAVE
C'est vrai, madame...
LA REINE
Oui, vous êtes novateur... vous êtes partisan des maximes de monsieur Jean-Jacques Rousseau et des priucipes de monsieur de Voltaire... [Souriant.) En vérité, vous finirez par me compromettre; mon métier de reine ne me permet pas de penser comme vous... Vous rêvez, vous et beaucoup d'autres qui voulez nous rendre sérieux comme des Anglais...
BARNAVE
Ou graves comme des Allemands,..
LA REINE
Si c'est une allusion, je ne la relève pas, monsieur le philosophe, je suis Française, quoi qu'on en dise... vous ne me convertirez pas a vos doctrines...
BARNAVE
Eh ! madame, Dieu me garde de vous parler comme je parlerais au roi, s'il daignait m'admettre à la discussion, ou à une reine qui de même que votre mère, l'illustre Marie -Thérèse, ou Elisabeth d'Angleterre, porterait a elle seule le fardeau de la couronne... Vous êtes jeune, vous êtes...
LA RELNE.
Je suis?...
Madame...
LA REINE
Achevez donc, puisque vous parlez à une fermière...
BARNAVE
Vous êtes belle...
LA REINE
Eh bien ! mais, la reine ne vous en aurait pas voulu de lui dire cela... On est femme I...
BARNAVE
Vous êtes entourée d'hommages... votre existence est semée