SCENE I
LEONARD, puis Mme LEONARD, LX GARÇ'N et LÉÏLVK. Léonard, entrant par un des celés de la boutique. Il a un bonnet de coton et une serpilière.
Je viens d'entendre le timbre de la ville annoncer aux habitants qu'il est cinq heures... Phœbus se lève, et je ne veux pas que le procureur-syndic de la commune de Varennes soit moins matinal qu'Apollon... J'ai du chocolat à composer et des arrêtés à prendre... Il faut que -ela soit bien battu... (appelant.) Madame Léonard !... Benjamin î... Ce jeune négociant s'abandonne au sommeil, dans le mois d^ juin, comme il le ferait dans la saison rigoureuse, (appelant encore.) Benjamin !... madame Léonard!., allons, retardataires!... à la boutique... benjamin, entrant.
Voilà, bourgeois...
LÉONARD
Je ne suis pas bourgeois, je suis citoyen...
Mme Léonard, entrant.
Eh bien, qu'est-ce qu'il y a, monsieur Léonard?...
]1 y a cinq heures, madame...
Mme LÉONARD.
Oh! mort Dieu, quelle exactitude!...
LÉONARD
C'est avec cela, madame, que je vous ai faite une des premières autorités de la ville... [On prépare la boutique; madame Léonard sort peu après. Prenant un pilon et se mettant à un mortier.) Allons, broyons ce chocolat, celte alimentation espagnole... Quand donc serons-nous français, toutà fait français!... {On frappe à la porte.) Qui est là, à l'aube du jour?... létuvé, en dehors.
C'est moi... Létuvé !... (Le garçon ouvre la porte qu'il referme. Entrant.) Bonjour, monsieur Léonard!...
Léonard, continuant de broyer.
Je te rends ton salut, jeum- homme, quoique ton nom soit essentiellement bizarre...
LÉTCVÉ.
Ce n'est pas moi qui l'ai pris; on me l'a donné parce que j'ai été pendant six mois apprenti cuisinier. Après ça, vous vous nommez bien monsieur Léonard, vous... Dam! Léonard et Létuvé, ça peut aller ensemble...
LÉONARD
Moi, jeune homm*, c'est mon nom patronimique... Et toi, ce n'est qu'un misérable sobriquet... Enfin, que. me veux-tu?...
LETCVÉ.
Vous savez bien, mon raisiné, comme tous les matins...
Oui, je sais que tu te substantes de ce mélange de fruits indigènes...
LÉTUVÉ.
Voulez-vous m'en faire donner pour cent cinquante francs?... en un bon assignat que voilà...
LÉONARD
C'est bien, mon ami... Benjamin, encaissez cette valeur nationale et donnez à Létuvé un quarteron de raisiné.
LÉTUVÉ.
Là, dans le creux de mon pain... En voilà pour ma journée... Je vas aller flâner aujourd'hui, voir les hussards qui sont arrivés hier au soir.
LÉONARD
Tu n'iras donc point à la fabrique de ratine?
LÉTUVÉ.
Oh! la ratine, ça ne m'amuse pas.
LÉONARD
Et pourquoi, jeune homme? cette étoffe fournit de bons vêtements pour les frimas de l'hiver. (On frappe brusquement à la porte et aux volets.)
voix, au dehors.
Monsieur Léonard! monsieur Léonard!
LÉONARD
Qu'y a-t-il? Quel est ce mouvement populaire? (On frappe encore. Mme Léonard est rentrée. Le garçon ouvre la porte, puis les volets.)