PROLOGUE, SCENE III
LE VIEIL OFFICIER
Oui, docteur... Montbreuse, après quinze jours de mariage, fut chargé de celte mission, et quitta sa jeune femme âgée de dixneuf ans à peine. Voilà plus de dix mois qu'il est parti, et l'époque de son retour est fort incertaine... Pour distraire Marthe, c'est le nom de ma fille, des ennuis de cette longue absence, je l'ai amenée à Paris... Mon fils Georges devait servir de cavalier à sa sœur et la faire assister aux fêtes du mariage .. mais les jeunes gens ont de si nombreux engagements de plaisirs qu'ils ne leur restent pas un moment à donner aux devoirs de la famille... Heureusement, madame de Puisieux, une vieille ami^, a bien voulu remplacer auprès de Marthe ce frère trop oublieux; j'allais retrouver ces dames au ministère de la marine, où une fenêtre leur est réservée pour voir le feu d'artifice, quand nous avons été réunis par l'événement que je n'ai plus le droit de nommer fâcheux, puisqu'il m'a fait votre obligé.
DONATIEN
L'affluence paraît fort tumultueuse dans cette rue Royale... un médecin répond de son client, je ne vous quitterai qu'à la porte du ministère.
LE VIEIL OFFICIER
Je vous rends mille grâces... Maintenant que je suis libre de mes mouvements, je saurai bien me frayer un chemin dans la foule... les Lavieuville ont l'habitude de traverser les passages difficiles... Il est vrai que ce n'est pas en voiture. lucbnay, vivement.
Pardon, monsieur, seriez-vous parent du contre-amiral Roland de Lavieuville?...
le vieil officier, brusquement.
Il n'y a plus de contre-amiral de ce nom.
DONATIEN
Comment ! celui dont la déposition écrite et envoyée au ministre a fait condamner mon ami Charles de Lucenay... le vieil officier.
Je vous dis qu'il n'est plus rien... Ah! quand il provoqua la rigueur des lois contre le lieutenant, il croyait vraiment faire punir un officier coupable, qui, au mépris de l'ordre envoyé par son chef, s'était tenu à l'écart, au moment du combat, alors que sa frégate devait se rallier à sa division.
LUCENAY
Ainsi, il a été reconnu que le comte de Lavieuville avait menti.
LE VIEIL OFFICIER
Jeune homme!... Celui qu'on nommait l'amiral Roland de
Lavieuville n'a jamais menti... mais il s'est trompé... cruellement trompé... car plus tard, il retrouva dans l'uniforme qu'il portait la veille du combat, l'ordre qu'il croyait avoir fait transmettre, ordre écrit de sa main et que, par un incroyable oubli, il avait gardé sur lui... Aussitôt il revint en France, justifia le lieutenant et lui obtint un avancement dû à son mérite aussi bien qu'à son malheur. Mais il ne suffisait pas que l'innocent fut justifié... il y avait un coupable à punir, le contre-amiral ne s'est pas fait grâce... Le supérieur capable d'un tel égarement de mémoire n'est plus digne de commander, j'ai donné ma démission.
DONATIEN
Comment, le contre-amiral de Lavieuville...
DE LAVIEUVILLE
C'est moi-même, docteur... J'ai réparé autant qu'il était en mon pouvoir le tort que j'avais causé au chevalier de Lucenay... Vous qui le connaissez, dites-lui mon repentir... dites-lui que je me suis fait justice, dites-lui, enfin, que si la réparation n'est pas suffisante, il peut tout exiger de moi.
LUCENAY
Lucenay prêt à partir pour prendre le commandement qu'il vous doit, monsieur, ne demande que l'honneur de vous serrer la main. [Il lui tend la main.)
DE LAVIEUVILLE
Ah! capitaine, c'est vous!... et vous voulez bien...
LUCEN'AV.
Je vous en prie. (Prenant la main de Lavieuville.) C'est maintenant que je suis vraiment réhabilité 1