‹ ThéâtreChapitre 33 sur 449 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

sous un faux nom chez M. Berville père, qui, ruiné par mon crime, me prit d'abord pour associé... puis pour ami... et enfin pour tuteur de son propre tils. J'espérais alors que Je premier crime serait le dernier; mais, hélas ! hélas ! le crime a sa fertilité!... J'eus besoin de faire de mon pupille, du fils de l'homme que j'avais ruiné, mon propre gendre, de confondre ainsi nos destinées, afin d'empêcher toute poursuite, si jamais j'étais découvert. On peut étouffer le remords, non la crainte. Pour amener mon pupille à mon but, je le laissai aller librement dans le plaisir; je savais par moi-même où cela conduit...

CLAIRE

Plus d'espoir...

LE BARON

Restait ta volonté, ton amour pour le comte, et le lien maudit de ce funeste amour... et je dus briser ces derniers obstacles comme les autres, te briser le cœur... pauvre enfant!... te sacrifier aussi à la même nécessité... car il fallait, il faut encore, et toujours, que j'aie Henri pour gendre !

CLAIRE

Oh! c'est à mourir !

LE BARON

Dieu lui-même n'a pas voulu l'autre mariage... résigne-toi donc à celui-ci, à ce mariage de salut pour tous deux; car, toi aussi, tu as un secret à cacher, à couvrir du voile nuptial... un secret fatal comme le mien... plus encore, prends bien garde !... car ma victime, à moi, n'est plus, et la tienne vit peut-être!... et le comte... le comte est mort ! (Il va s'asseoir à droite.)

CLAIRE

0 malheureuse!... à toi tout ce que donne l'or, le superflu, le nécessaire, parures et dot, millions en main, diamants au front... tout, enfin, hors ton âme... Aime ce que tu hais... bois tes larmes... souris quand ton cœur saigne... sacrifie-toi toute vive au monde... fais-lui un holocauste infâme de tes plus saintes passions!... Heureuse, heureuse la pauvre lille qui sort d'ici... oui, mon Dieu ! une mansarde, une robe de bure, le pain du travail, l'humilité et la misère... mais du moins la liberté du cœur! Mon père, je vous obéirai ; mais je n'y survivrai pas. (Elle sort par la gauche.)

LE BARON, Seul,

Voilà donc les conséquences d'une première faute!... Ma vie n'est plus qu'un long crime que je recommence toujours et contre tous. C'est la roue éternelle d'Ixionî... Une fois engrené dans cet horrible rouage, il faut y passer corps et âme, tout entier. (Se levant.) 0 fatalité!... solidarité du crime qui pèse sur moi, et jusque, sur ma fille !... Toujours tromper, toujours frapper, toujours marcher les yeux fermés, les bras tendus dans une voie de sang et de larmes," de violence et de ruse, jusqu'au fond de l'enfer!... 0 fortune, honneur, dénions insatiables de victimes! l'homme vous immole les autres d'abord, puis les siens ^

puis soi-même!... Quand j'ai préféré le meurtre au suicide, je croyais me sauver, vivre heureux, racheter le mal à force de bien... Misérable insensé ! je n'ai point de richesse, car je n'ai point de repos... je n'ai point de famille, car ma lille est ma complice... je n'ai pas la vie, car je n'ai plus rien d'humain, ni cœur ni âme!... car je suis seul comme dans la nuit du tombeau, je suis mort... Oh! le meurtre est le vrai suicide... ce n'est pas l'autre, mon Dieu! c'est moi que j'ai tué!... (On enlend frapper. il va fermer la porte du fond et ouvrir la porte secrète. Madame Potard entre.)

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