‹ ThéâtreChapitre 39 sur 449 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

là on m'avait appelé Jean tout court... c'était bien assez, pour un homme seul... mais alors on m'appela le Père-Jean; ce nom de père me mil hors dié moi!... je ne pouvais plus vivre ainsi, vous avirz raison... Alors, je pris la chique... (Se reprenant.) pardon, mam'zelle .. le tabac el reau-de-\ie, l'eau-de-vie surtout... Voilà des amis, voilà des parents!., ça s'appelle de la consolation... Quand on est seul, on se soûle... ça peuple... on voit douhle... Je voyais au fond de mon verre toutes mes imaginations : un ménage, des blondins autour de moi, la bourgeoise faisant la soupe et mettre la nappe pour nous tous... Je vivais ainsi, ou plutôt je me tuais, je me tuais le corps et l'âme, mam'zelle ; c'est notre manière de nous suicider... vous avez le charbon, et nous le trois-six... j'étais toujours, c'est le mot, ivre-mort I Mais un jour, un grand malheur, la mort d'un homme... dont mon vin l'ut cause... (on ne peut pas savoir les suites du vin), la mort d'un pauvre père de famille, mam'zelle, que je ne pus empêcher, parce que j'étais soûl, me fit jurer de ne plus boire, de le remplacer, de veiller sur son enfant... {Avec émotion.) M'avez-vous vu seulement une fois gris depuis que je suis venu loger près de vous? Autrefois, si j'étais resté un seul jour sans boire, je n'en serais pas revenu ; et maintenant, maintenant ce serait si je restais un jour sans vous voir... Le diable m emporte, je ne pense plus qu'à vous, mam'zelle Marie... Et je sens là quelque chose de doux et de nouveau que je ne peux pas m'expliquer, mais qui vaut mieux que de boire, allez! marie, avec joie.

N'est-ce pas?

JEAN

Oui, en vous voyant si bonne, travailler autant d'heures qu'il y a de chiffres sur le cadran, soigner votre vieille mère, élever cet enfant... je me suis dit ce quevous disiez tout à l'heure : 11 y a donc quelque chose de bon à aimer? Et je me suis mis à vous aimer!... Ah! par exemple, je ne sais pas comment je vous aime... si c'est comme tille, comme sœur, ou autrement... je ne •peux pas vous dire... je ne m'y connais pas, vu que je n'ai jamais aimé ni haï personne... Tout ce que je sais, c'est que j'ai l'âge qu'aurait votre père... Eh bien! c'est ça, je vous aime

comme ma lille ï Quand vous m'appelez le père Jean, tout mon

pauvre cœur saute dans ma poitrine... Je donnerais une pinte de mon sang pour vous épargner une larme, et je pleurerais toute la vie comme les fontaines de la Concorde pour vous faire sourire un petit moment.

MARIE

Une larme!... une larme !...

jean, riant et pleurant à la fois.

Oui, chère enfant, une larme, une larme de joie, celle-là ; laissez-la couler, laissez ce pauvre cœur qui n'a jamais servi se rattraper de toute sa vie avec vous... C'est tout plaisir !... Quand ie vous regarde... avec vos beaux yeux si doux, votre joue si

rose, votre bouche fleurie, louie votre mine de bouquet, il me semble toujours qu'on me souhaite ma fête!... El quand je peux venir là, comme ça, me mettre à vos côtés, pour causer avec vous, vous prendre vos petites mains si blanches, et les serrer doucement dans les miennes, je suis, je suis heureux, bien heureux, ça me grise !... 11 me semble que, moi au:ssi, j'ai une famille, un enfant, ma part enfin, la part de bonheur que le bon Dieu nous a donnée à tous en nous donnant un cœur !... Voilà, voilà, mam'zelle, voilà pourquoi je m'intéresse à vous!

MARIE

Mon bon père Jean ! {Elle lui saule au cou et l'embrasse.)

JEAN, enivré.

Ah!...

MARIE

Eh bien! j'aime le petit comme vous m'aimez... et je m'en vais chercher l'argent de la nourrice... {Apportant l'enfant.) Tenez, il est réveillé... N'est-ce pas qu'il est gentil?

Je n'en dis pas de mal!...

MARIE

Tenez, père Jean, pour vous apprendre à gronder, vous allez me le garder un peu. {Elle lui remet l'enfant.) Veillez sur lui jusqu'à" ce que je rentre. {Elle sort.)

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