ACTE II, SCÈNE VI
Tout ça est bel et bon, mais vous avez peut-être encore passé la nuit à travailler pour lui... ça vous tuera...
MARIE
Au contraire, père Jean, ça me fait vivre... sans lui je serais morte, vous savez bien.
jean, avec une brusquerie affectueuse.
Allons, bon, c'est lui qui vous rend service!... c'est lui qui se ruine pour vous!... il n'y a pas de raison... il vous coûte les yeux de la tête... Où est votre châle neuf?... tous vos pauvres effets y passeront... vous v'ià encore en l'air pour lui, je suis sûr... asseyez-vous donc là, que je vous parle un peu... je n'ai pas fini...
marie, ayant trouvé la bague.
Ah! la voilà... Allons, père Jean, voyons! qu'est-ce qu'il y a encore?
Jean, prenant une chaise, ainsi que Marie, et se plaçant au milieu sur le devant.
Vous êtes trop bonne, vrai, vous avez tort, mam'zelle! et vous savez le proverbe : Quand on e<l trop bon, le loup vous mange... Eh bien ! vous n'écoutez que votre cœur, vous avez la rage de faire du bien aux autres, vous le faites en cachette comme une brave fille que vous êtes... Et puis, quand on le devine, ça tourne contre vous... Oui. mam'zelle, il faut que je vous le dise enfin : on jase sur cet enfant!
MARIE
Eh bien! laissez-les dire, père Jean, coûte que coule! il vaut encore mieux être honnête que d'en avoir l'air. jean, avec embarras.
Ce n'est pas tout, mam'zelle... je ne sais s'il faut finir... Je n'ai peut-être pas le droit.. .(Mouvement de Marie.) Oh! ne vous fâchez pas, c'est dans votre intérêt... Avec ça que depuis quelque temps on vous trouve toute rêveuse, et qu'on voit venir ici un jeune homme, un beau jeune homme, qui est sans doute bien honnête et bien retenu avec vous, mam'zelle; mais enfin, l'enfant d'un côté, le jeune homme de l'autre... On ne peut pas empêcher les mauvaises langues de mordre, et je voudrais voirie jeune homme et l'enfant à leur place comme les billots.
MARIE
Père Jean, je n'ai rien à craindre, rien à me reprocher. Je n'ai pas cru faire mal en recevant ce jeune homme qui est venu s'excuser après l'accident de la robe. Si j'ai mal fait, je ne le reverrai plus; mais pour l'enfant, père Jean, vous ne pensez pas ce que vous dites.
JEAN
Si fait, si fait, mam'zelle, un enfant de malheur qui est de trop comme moi, comme tous les gueux... Des gueux, il n'y a pas besoin d'en garder de la graine... il en poussera toujours assez! Songez donc plus à vous et moins aux autres. Chacun pour soi?
MARIE
Ah! père Jean, pouvez-vous parler ainsi? Vous n'avez donc jamais aimé personne au monde? vous n'avez donc jamais eu de parents?... Allez, père Je^n. quand on a aimé une vieille mère, on aime les petiis enfants... Si vous saviez comme c'est bon d'aimer quelqu'un!... — Mais alors, pourquoi donc vous intéressezvous à moi... vous?...
jean, ahuri.
Pourquoi?... Pourquoi?...
MARIE
Oui, là, pourquoi?
JEAN
Pourquoi?... Je vais vous le dire.
Ah?
JEAN
Enfant de Paris, je suis né je ne sais où, je ne sais quand, abandonné, comme l'orphelin que vous avez trouvé... Ma mère, l'inconnue, m'a jeté comme lui, comme tant d'autres, au malheur ou au crime... au hasard, va comme je te pousse!... Je suis de cette race île meurt-de-faim, qui ont la vie si dure et qui viennent quand même, comment?... pourquoi?... n'importe!... un champignon, du fumier de Paris, un trognon de la capitale, un des rebuts de la vieille ville, que le temps, ce maître chiffonnier, ramasse danssa grande botte... quand il les voit. — Depuis soixante ans, je traîne ainsi, le crodiei en main, dans les vues de Paris, que je n'ai jamais quitte, où j'ai toujours vécu, où je ne suis pas mort plutôt, car, on ne peut pas appeler ça vivre, en vérité. Croiriez-vous, mam'zelle Marie, que je n'ai jamais vu la campagne, la verdure, qu'au carreau de la halle, au marché des Innocents!... Je ne sais pas pourquoi je pense à tout cela à cette heure... Ah! c'est pour vous dire que je n'ai jamais connu que les passants et les pavés...
MARIE
Pauvre père Jean!... Comment avez-vous fait pour vivre
ainsi?...
JEAN
C'est comme je vous le dis, mam'zelle. Enfant, je n'ai vu ni père ni mère ; homme, je n'ai eu ni femme ni enfant. Personne ne m'a jamais aimé, je n'ai jamais aimé personne... je n'en avais pas le moyen ! Tout le monde ne peut pas se permettre d'avoir une famille... ça coûte cher, voyez-vous?... j'étais trop pauvre pour en avoir une, et je m'en suis privé. Ah ! dame! quand je rentrais tout seul dans la baraque, les quatre murs étaient bien grands... et pourtant j'y avais le cœur serré... c'était bien vide, et j'y étouffais... Oui, j'étouffais comme l'ours Martin en cage, et je rugissais parfois comme lui... je m'embêtais canément... Je me souviens qu'un jour, j'ai souhaité d'être en prison pour n'être pas seul... Ce jour-là, j'avais trente ans!... Jusque-