SCÈNE IV
Et vous, monsieur Raymond, quelle bonne figure !
RAYMOND
Monsieur...
BEAUSÉJOUR
Vous me semblez rajeuni, je vous jure.
Des acteurs, cependant, vous êtes le Nestor.
RAYMOND
Ce titre, j'y tiens peu, Monsieur.
BEAUSÉJOUR
Vous avez tort.
Quand on a si longtemps par sa verve comique Excité les transports de la gafté publique, Quand on eut, comme vous, le singulier bonheur De créer un emploi qui vous fit tant d'honneur, Ces Crispinsdont l'humeur babillarde et folâtre Était, avant vous-même, ignorée au théâtre...
paul, bas à Beauséjour.
Tais-toi.
beauséjour, sans faire attention à Paul. Car c'est en vous, monsieur Raymond, enfin Que la France a jadis vu son premier Crispin.
RAYMOND
Monsieur...
paul, bas.
Mais tais-toi donc.
beauséjour, continuant de même.
Et le destin prospère D'un fils non moins plaisant vous a fait l'heureux père, De ce second Crispin, bien digne du premier, Remplaçant vos talents sans les faire oublier; Car les vieux amateurs, en parlant de vos rôles, Nous citent, en riant, vos allures si drôles, Vos comiques accents, votre gai naturel, Tant de mots empruntant de vous un nouveau sel : Et c'est peu des Crispins : vous jouiez comme un ange Don Japhet, Jodelet...
RAYMOND
Monsieur, votre louange Cessera-t-elle enfin? mon cœur en esthles=é; Car elle me rappelle un scandaleux passés
ÊEAt'SbJOCîU
Comment?
RAYMOND
Oui, je rougis, s'il faut que je le dise, De cette renommée indignement acquise.
Je voudrais, tant j'en suis contrit, humilié, Sur la scène jamais n'avoir posé le pied. J'en ressens un chagrin impossible à décrire, Et je pleure aujourd'hui d'avoir jadis fait rire.
BEAUSEJOUR.
Ma foi, vous avez tort ; le rire fait du bien.
PAUL
Je te retrouve gai, content...
BEAUSEJOUR.
Gai, j'en convien, Et j'ai de bonne humeur une assez forte dose. Oui, mon cher, je suis gai : content, c'est autre chose. Un directeur de troupe, hélas! est constamment Voué par ses acteurs au mécontentement. C'est un métier maudit, plus maudit qu'on ne pense, (a Raymond]
Et que vous devriez prendre pour pénitence*. Que de tracas ! mais quoi î loin d'en être attristé, A tous les coups du sort j'oppose ma gaité, Ami sûr que jamais rien n'ébranle et ne trouble. Dans mes jours de malheur je la sens qui redouble, Et contre le destin avec elle luttant, Je suis d'autant plus gai que je suis moins content.
PAUL
Voilà ce qui s'appelle être un vrai philosophe.
BLAUSÉJOUR.
Par exemple aujourd'hui, nouvelle catastrophe.
PAUL
Que t'est-il arrivé ?
BEAUSEJOUR.
Mon Crispin s'est enfui, Et j'ai quitté le Mans pour courir après lui. La troupe qu'en province avec moi je promène Faisait depuis trois mois les délices du Maine, Et dans ma caisse enfin, grâce à ce fugitif, Le passif se voyait balancé par Tactil. Son jeu naïf et" gai, sa verve sans seconde Promettaient à l'hiver une moisson féconde.
* Raimond fait un mouvement d'impatience et va b'a -seoir de l'autre côté du théâtre. — Raymond as.is, Beauséjour, Paul.