SCÈNE IX
Les Mêmes, JACQUES, LAJIANO.
JACQUES, entrant suivi de Lajiano.
Ah! ma tante!... Vous permettez? (Il l'embrasse.) Je vous présente mon ami M. Sigebert Lajiano... Madame Gallardon, ma tante.
LAJIANO, avec un profond salut.
Puissamment honoré, Madame.
Saluts. Ils s'asseyent. — Charlotte et Hubert causent assis à l'écart.
SIMONE, serrant très cordialement la main à son mari. Tu ne sais pas ce que madame Lajiano nous racontait?... Il paraît que tout est loué à Cabourg et que M. Lajiano n'a pu y trouver de logement. JACQUES, souriant.
C'est arrangé... Je lui en ai trouvé un, moi.
SIMONE
Toif Où cela?
JACQUES
Chez nous!
Chez nous?... Ah!... Très bien... C'est une bonne idée.
JACQUES
Oui, je n'en suis pas trop mécontent... Lajiano m'a narré sa mésaventure... Et je lui ai offert l'hospitalité à la maison jusqu'à ce que la villa qu'il désirait louer soit libre... Nous serons là-bas vers le i5 juillet... (A Elena.) Cela vous fera un petit mois à
passer sous notre toit, si vous voulez bien l'honorer de votre présence, chère madame.
ELENA
Mais non, non... Mille grâces... Je ne veux pas... (A Lajiano.) Tu as eu tort d'accepter, ami, nous causerons cent embarras dans cette maison.
JACQUES
Des embarras?... Mais aucuns... N'est-ce pas, Simone?
SIMONE
Oh ! aucuns !
JACQUES
Vous habiterez au second deux pièces très gentilles, très claires, avec vue sur la plage... Plaignez-vous donc encore!
ELENA
Je ne me plains pas vraiment, mais sur mon cœur, je n'ose.
Elle rit.
JACQUES
D'ailleurs, inutile de protester... Lajiano s'est engagé... Vous n'avez plus qu'à le suivre... Et je vous donne mon billet que nous la mènerons douce et joyeuse. Ma tante est, quand elle veut, gaie comme une jeune fille... Elle adore les excursions comme un Anglais... Elle marche comme un chasseur alpin. C'est cela, tu as raison... Rassure un peu Madame sur mon compte.
ELENA
Il n'était pas besoin, Madame!
Elle rit.
LAJIANO.
Seulement je vous préviens...
ELENA
Que veux- tu dire, ami?
L^UIANO.
Laisse- moi le dire, amie, si tu veux que je le dise...
JACQUES
Oui, voyons, laissez-lui exprimer sa petite idée.
LAJIANO.
Je vous préviens, moi, qu'en fait de parties, je ne connais que celles du Casino... Donc pour les excursions, n'ayez pas souci de ma personne.
MADAME GALLARDON
Ah! vous êtes joueur. Monsieur?
LAJIANO.
Puissamment, Madame. Quand je ne suis pas à la Bourse, il faut que je sois au cercle, et inversement la même chose... 11 faut que je joue toujours, à n'importe quoi, à l'écarté, au piquet, au poker, au bridge, au polignac, au trente-et-un ravageur...
ELENA
Voyons, ami, tu ne vas pas dire tous les titres!
LAJIANO.
Eh! amie, je réponds à Madame.
Et VOUS avez toujours eu cette passion !
L/UIANO.
Toujours, Madame!... Déjà je jouais à quinze ans, quand j'étais un petit employé à Constantinople. MADAME GALLARDON.
Vous Êtes Turc, monsieur Lajiano?
JACQUES
Non, il n'est pas Turc, il est Bulgare... il est né... dites donc à ma tante où vous êtes né?
LAJIANO.
Né à Tcharémijarévatz.
JACQUES
Tout simplement.
LAJIANO.
Oui, j'ai joué en Turquie, en Allemagne, en Italie, partout où j'ai passé... Et c'est même à cette manie que je dois un peu ma femme.
SLMONE, à Elena.
Comment, vous aussi, vous êtes joueuse!... J'ignorais.
LAJIANO.
Non pas elle, sa mère, la comtesse Granizzi... Nous avons fait connaissance à Milan, dans un bureau de loterie où nous nourrissions le même terne... N'est-ce pas exact, Elena?
ELENA
Si, ami, mais nous devons partir... Il est près de sept heures déjà !
LAJIANO.
Je t'obéis, ma chère. Tout le monde se lève, Charlotte et Hubert se rapprochent,
MADAME GALLARDON, bas à Jacques.
Mes compliments... Il est charmant, ton nouvel ami.
JACQUES, souriant, même jeu.
Oh! un peu raconteur d'histoires... Mais, au fond, un très brave homme!
MADAME GALLARDON, même jeu.
Tant mieux!... C'est l'essentiel.
SIMONE, à Charlotte et Hubert.
Au revoir, à bientôt, n'est-ce pas?
Ils sortent.
MADAME GALLARDON, à Elena.
Au plaisir de vous revoir, Madame... Et en tout cas à Cabourg, alors.
ELENA
Oh! je suis toute honteuse... (A Simone lui prenant la main.) Vous me pardonnez, amie?
SIMONE, avec un sourire contraint.
Mais, je n'ai rien à vous pardonner... Je suis enchantée, au contraire...
JACQUES, la retenant.
Ne te dérange pas, je raccompagne Madame. Ils sortent tous par la gauche, sauf madame Gallardon et Simone qui va s'installer au piano placé au fond de la pièce et prélude lentement. Madame Gallardon a pris en main une broderie.