SCENE III MADA.ME GALLARDON, ELENA, JACQUES
JACQUES, entrant par la droite avec Elena qui enlève son mantelet.
Je vous l'ai dit, c'est très imprudent... Vous alliez prendre froid... Vous avez chanté comme un ange... comme le premier soir où je vous ai entendue. ELENA.
Vous vous rappelez donc?
JACQUES
Si je me rappelle... C'a été une surprise de volupté inoubliable... C'était, pendant que votis chantiez, comme du parfum qui me tombait sur le cœur... Un parfum inconnu et vivace... im parfum...
MADAME GALLARDON, redescendant.
Hum! hum!
JACQUES
Tiens, vous étiez là, ma tante?
MADAME GALLARDON, repliant son ouvrage.
Oui, j'ai eu chaud sous cette lampe... Je vais prendre un peu l'air...
ELENA, ouvrant l'échiquier et rangeant les pions. Vous avez bien raison... C'est une nuit superbe... (Elle rit.) Nous, nous venons pour faire notre petite partie de dames.
MADAME GALLARDON
Vous avez bien raison... C'est un jeu superbe.
Elle sort par la droite.
ELENA, s'asseyant.
Mio caro, votre tante se moque?
JACQUES, s'asseyant en face d'elle et commençant à jouer. Oui, elle aurait des tendances à être un peu caustique... Mais, au fond, je ne connais pas de meilleure femme.
ELENA
Vous ne croyez pas qu'elle croit quelque chose?
JACQUES
Elle!... Ah! décidément, vous êtes bien toutes les mêmes !
ELENA
Qui cela, toutes?
JACQUES, gêné, poussant les pions.
Je veux dire toutes les femmes, en général, d'une façon générale... Oui, toutes les mêmes, à frémir sans raison devant des dangers imaginaires... Mais combien de fois faudra-t-il vous répéter que c'est ici la
maison du bon Dieu... ou, si vous préférez, l'asile des aveugles " — que depuis Simone jusqu'à ma tante, depuis JVl, Lemassier jusqu'à Hubert, personne ne voit rien, ne soupçonne rien, et que, du premier au dernier, ils ont tous devant les yeux des verres couleur confiance !
Pourtant, nous sommes souvent ensemble... Ils pensent sûrement quelque chose sur cet ensemble-là I JACQUES.
Ils pensent que nous flirtons... Ils pensent que c'est un flirt... Et cela laisse au calme leurs cœurs honnêtes et sans images... Les mots d'amour sont comme les mots de guerre... Ils n'évoquent de réalités que pour les geus qui ont vu le feu.
ELEN.\, soupirant.
Ah! certainement, nous l'avons vu!
JACQUES
Il n'y a pas de quoi soupirer... à moins que ce ne soit de regret... Est-ce de regret?
ELENA
Oui.
JACQUES
Alors, quitte à vous sembler rabâcheur, quelle rage avez-vous de partir un mois avant l'époque convenue ? ELENA.
Je vous l'ai dit, ami : ma mère me veut. JACQUES.
Et moi, croyez- vous que je ne vous veux pas? Si je me résigne, si je vous laisse partir, ce n'est pas, je vous l'assure, lassitude de lutter... C'est parce que je vous aime comme je n'ai jamais aimé aucune femme, parce que j'ai pris l'habitude de réaliser tous vos ca-
priées, parce que je vous désire heureuse, dussé-je souffrir de votre bonheur!
ELENA, le contemplant longuement.
Povero !
Pourquoi povero ?
ELENA
Vous êtes si gentil et si bon, que l'idée de vous quitter me fait le cœur gros comme une orange. JACQUES.
Une orange?... Ce n'est pas énorme!... Et puis d'ailleurs, restez... vous guérirez.
ELENA
Où cela rester?... Dehors, cette villa n'est plus libre... Et ici votre famille s'étonnerait que je demeure si longtemps.
JACQUES
Je connais vos arguments et j'y ai répondu... Je suis dans cette maison chez moi, libre d'y inviter qui je veux, d'y garder qui me plaît... Là-dessus, personne n'a voix au chapitre... Toute la question est donc de savoir si vous m'autorisez, oui ou non, à tenter, auprès de votre mari, une dernière démarche... ELENA.
Non, mon Jacques, Sigebert a besoin de partir pour ses affaires, grand besoin... Ne le détournez pas... Cela le contrarierait puissamment...
JACQUES, se levant.
Convenez plutôt qu'une fois déjà, l'autre semaine, il a été sur le point de céder et que vous tremblez qu'il n'accepte.
Entrée de Solange qui vient chercher un manteau, et ressort aussitôt.
ELENÂ, poussant un pion.
Jouons, mon Jacques, pour avoir l'air...
JACQUES
Volontiers... Mais je constate que vous ne trouvez pas à répliquer... Tenez, Elena, savez- vous ce que je me dis parfois?
Quoi, mio caro ?
JACQUES
Je me dis qu'il y a peut-être là-bas, chez vous, dans votre pays, quelque chose qui vous attire et que vous me cachez.
ELENA, gravement.
Hors ma mère qui me veut, rien et aucune créature... Je le jure sur notre amour... (Elle lui saisit la main en avant de la table.) Le vilain qui doute de son amie si tendre!
JACQUES
Non, je ne doute pas... Mais j'ai peine à comprendre votre hâte de partir, malgré toutes mes prières, tandis que moi, sur un mot de vous, je ferais l'impossible pour vous contenter. Je ferais des folies... mieux : des bêtises... Car je peux vous l'avouer, Elena, avant d'avoir la joie de vous rencontrer, j'ai eu pas mal d'aventures, j'ai connu des femmes jeunes, jolies, séduisantes...
ELENA, retirant sa main.
Assez, a mit
JACQUES
Pardon I... Or, jamais auprès d'aucune femme, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve auprès de vous... Pourquoi? (Un temps.) Ainsi, tantôt, à la u Brebis d'Argent »,
à cette surprenante « Brebis », je vous contemplais, tandis que vous sommeilliez, car pendant quelques minutes, vous avez pris un petit repos... Oh! bien mérité, je le reconnais! Eh bien! je vous contemplais et je m'ingéniais à découvrir ce qui en vous me tient, me grise tellement!... Je me penchais doucement sur vous, comme sur une jeune fée endormie dont j'aurais voulu saisir les secrets... Et faut-il vous le dire?... Je ne trouvais rien... Sont-ce les chauds tremblements de votre voix? Est-ce l'énigme de votre sourire? Est-ce le parfum de vos cheveux?,.. Est-ce...
ELENA
Ne cherchez pas, ami... C'est le charme de l'étrangère.
JACQUES
D'accord. J'admets votre solution. Seulement, elle ne m'explique pas toute la domination que vous exercez sur moi... Car je me connais... En ce moment, pour vous, à cause de vous, je me sens capable des plus grandes audaces et je ne pourrais en risquer la moindre sans un ordre de vous... C'est comme si mon énergie augmentait à mesure que ma volonté fléchit... ELENA.
Ne dites pas plus... Je sais... Vous m'aimez... De la patience un peu... Dans deux mois, vous m'aurez. JACQUES, s'énervant.
Pourquoi'deux mois?... Quelle nécessité vous force de donner à votre mère ces quatre semaines de septembre que vous deviez d'abord passer ici?... Oh! je n'ai pas le plaisir de la connaître, madame votre mère, et je veux croire qu'elle est aussi gentille, aussi charmante que vous... Mais, enfin, si agréable qu'une mère puisse être et si bonne fille qu'on soit, a-t-on
idée de passer huit semaines chez elle, quand elle se contentait de quatre?... C'est du zèle, petite Elena, du zèle inutile dont elle ne vous saura même pas gré, et, qui pis est, du zèle contre moi, contre notre amour, contre nous!
Ce n'est pas du zèle, ami... C'est de la promesse... J'ai promis et elle attend.
JACQUES
Elle attendra un peu plus... Vous vous excuserez... Vous trouverez un prétexte pour vous dégager ou je vous en trouverai un, moil ([1 se lève et s'assied auprès d'elle.) Et puis je veux que tu restes... Je le veux, tu m'entends... Tu n'as pas le droit de partir... Tu ne le peux pas après aujourd'hui. Ce serait absurde et méchant... Ce serait l'acte d'une femme qui n'aime pas... Je ne veux pas, demain, être sans toi... ELENA, avec effort.
Mais Lajiano acceptera-t-il?
JACQUES
Sûrement, si vous l'exigez.
ELEINA, se levant nonchalamment.
Bien, je vais le lui demander.
JACQUES, la retenant.
Non... Pas maintenant... Pas devant tout le monde... Si je n'insistais pas, il résisterait... Et si j'insistais, cela pourrait paraître louche.
ELENA
Alors quand)... Ce soir, dans sa chambre?...
JACQUES, vivement.
Non, non I... Attendez un peu... il me vient une
idée... Nous allons lui offrir de faire une promenade sur la plage... Personne à cette heure-ci, je suppose, n'aura envie de nous accompagner... Et à nous deux, ce sera bien le diable si nous ne venons pas à bout de lui.
Dois-je l'appeler à présent?
JACQUES
Oui, allez...
ELENA, le regardant tendrement.
Ahl carissimo mio !... En tout cas j'aurai ce souvenir de vous avoir encore une fois tenu la main sur la plage, sous les étoiles?... (Elle se dirige vers la terrasse et appelle.) Sigebert !