SIMONE, SOLANGE, HUBERT, CHARLOTTE
Simone, Solange et Hubert se sont assis. Charlotte, debout sur le seuil de la terrasse, semble suivre du regard les passants.
CHARLOTTE
Oh! qu'ils sont amusants tous les trois. La petite Lajiano a pris le bras de Jacques... Le gigantesque Lajiano marche gravement derrière... On dirait deux fiancés que surveille leur père... Viens donc voir Simone... Vite... Ils vont disparaître.
SIMONE
Merci... Je'm'en tiens à ta description.
CHARLOTTE, redescendant.
Tu es fâchée r... Tu trouves ma remarque inconvenante ?
SIMONE, souriant froideoient.
Pas du tout, je la trouve très comique.
CHARLOTTE, s'asseyant.
Je ne me l'étais permise que parce que je sais que tu n'es pas jalouse... (Un temps.) D'ailleurs la jalousie n'est pas le fort de votre famille.
SOLANGE
Qu'est-ce que tu entends par là?
CHARLOTTE
Qu'à votre place souvent je serais plus inquiète et donc moins endurante... Par exemple, toi, Solange, tu laisses tranquillement ton mari partir pour l'Italie, tout seul pendant un mois.
SOLANGE
J'y étais bien forcée... Je n'aurais fait que le gêner là'bas.
CHARLOTTE
Et cela ne te tourmente pas de savoir Paul si loin, sans toi, livré à toutes les tentations de la route } SOLANGE.
Si je l'y croyais livré, peut-être... Mais j'ai la conviction que mon souvenir l'en délivre.
CHARLOTTE
Voilà la différence entre nous... Moi, cela me torturerait... Tiens, ici, chaque lundi, quand mon mari me quitte pour ne revenir que le samedi suivant, j'enrage, je lui boude d'avance par rancune de tous soucis qu'il va me causer durant cinq jours.
HUBERT
Les grandes passions sont ainsi.
CHARLOTTE
Plaisantez tant qu'il vous plaira ; mon système est le bon... Il faut tenir nos maris si nous ne voulons pas qu'ils s'échappent... Même principe que pour les ballons... Tant qu'on n'aura pas découvert le moyen de les diriger, c'est encore le ballon captif qui me paraît le plus sûr.
SIMONE
Pourtant la corde casse quelquefois.
CHARLOTTE
Par l'effet de la malveillance... Aussi j'évite soigneusement tout ce qui peut l'aider.
SIMONE
Ohl la malveillance est une grande fille... Elle n'a pas besoin qu'on l'aide.
CHARLOTTE
Au moins est-il habile de ne pas la provoquer par trop de dédain ou d'indifférence.
HUBERT
Vous me semblez ce soir joliment sentencieuse.
CHARLOTTE
Parce que je ne voudrais pas blesser Simone et que j'emploie exprès des formules générales, j'ai horreur de m'immiscer dans le ménage des autres. SIMONE.
Oh ! je n'en doute pas, mais je vois que ce soir, par exception, tu grilles de t'immiscer, et j'attends tes conseils, persuadée qu'ils me viendront de la meilleure amitié.
CHARLOTTE
Soit. Je serai la franchise même... Je n'irai pas
par quatre chemins... Si j'étais toi, à la rentrée, j'espacerais les Lajiano.
SLMONE.
Comme tu y vas !... Mais je n'ai pas de raison sérieuse pour expulser ces gens... Jacques se plaît dans leur société... Us n'ont eu, durant leur séjour, que des politesses à mon égard... Tout ce que je pourrai faire désormais, ce sera de ne plus l'inviter avec eux, si leur compagnie t'est pénible.
CHARLOTTE
Tu te trompes... Je ne suis pas en cause. SIMONE, s'animant.
Et qui donc y est alors?... (Un silence.) Ah! oui, la plage, l'opinion... Madame Lajiano est jolie, coquette... Elle habite chez nous... Jacques est jeune, beau garçon et l'accompagne souvent dehors... Je devine avec ces ingrédients toutes les calomnies malpropres et nauséabondes qu'ont pu cuisiner et se repasser gloutonnement un amas de Parisiens plus ou moins tarés, snobs et imbéciles, quand l'oisiveté et le grand air les affamaient de potins... .Mais je ne mords pas à ces plats-là... Régale-t'en si c'est ton goût... Moi, ils me font lever le cœur.
CH.\RLOTTE.
M6me quand il s'agit de toi et des tiens r SIMONE, se calmant.
Qu'il s'agisse de moi ou des autres... Tous ces gens ont pour distraction de jeter du fiel sur ceux qui passent... Pourquoi voudrais-tu que je m'étonne d'avoir reçu au passage ma part de venin !... On éprouve bien d'abord une petite sensation de froid, mais ça sèche si vite i
CHARLOTTE
Au bout du compte, c'est une façon de voir : tu méprises l'opinion.
SIMONE
Certaines opinions.
Ce sont les plus dangereuses.
SOLANGE, éclatant.
Une femme comme Simone n'est pas touchée par les vilenies... Tu le sais mieux que personne, Charlotte.
CHARLOTTE, sèchement.
Ma petite Solange, j'ignore ce que signifie cette phrase équivoque, qui du reste ne peut m'atteindre, mais tu as huit ans de moins que moi et je ne te permets pas de me parler sur ce ton.
HUBERT
Voyons, mon amie...
SOLANGE, très animée.
J'ai peut-être huit ans de moins que toi, mais je dirai ce que j'ai à dire... Je veux dire, je veux dire... SIMONE, lui mettant la main sur le bras. Solange, calme-toi, je t'en prie...
CHARLOTTE
Eh bien ! quoi, parle, nous t'attendons.
SOLANGE, "Se contenant.
Voilà... Tu m'as exaspérée en taquinant Simone, en l'inquiétant inutilement... et malgré moi j'ai fait,... j'ai inventé une allusion méchante...
CHARLOTTE
A quoi ?
SOLANGE
A rien... Puisque je te dis que je l'ai inventée.
CHARLOTTE
A la bonne heure... Donne-moi la main.
HUBERT, chantonnant.
Allons, Solange, un peu de complaisance. (Elles se serrent la main.) Bravo!... Enchaînons... Enchaînons... Vous allez demain matin au tennis toutes les deux ? Moi j'y vais et si Solange veut, je viendrai la prendre vers dix heures, en passant.
SOLANGE, froidement.
Je te remercie... demain matin, je ne suis pas libre.
Un silence.
CHARLOTTE, prenant sa mantille sur une table. Et maintenant, mes chéries, je vous souhaite le bonsoir...
SIMONE
Tu ne restes pas pour le thé ?
CHARLOTTE
Merci, je tombe de fatigue... Hubert voudra bien me servir de cavalier.
HUBERT
Mais certainement, avec plaisir.
CHARLOTTE, s'approchant de Simone et lui prenant la main.
Tu ne me gardes pas rancune?
SIMONE
J'ai déjà oublié tout ce que tu m'avais dit.
CHARLOTTE
Je croyais te le dire pour le bien... Il paraît que j'ai fait erreur.
SIMONE
Mais tu n'as pas à te justifier.
J'ai à profiter de la leçon... C'est bien la dernière fois que je me mêle de vouloir faire le bonheur des autres.
SIMONE
Oh! tu sais, sur le bonheur chacun a ses idées à soi.
HUBERT, à Charlotte.
Comme c'est juste ce que Simone dit là... I Ainsi moi...
CHARLOTTE, l'interrompant.
Oh I non, pas ici... J'ai trop sommeil... Vous me raconterez cela en route.
HUBERT
Je ne demande pas mieux... (A Simone et à Solange.) Mesdames, vous m'excusez ?
SIMONE, lui tendant la main.
Le devoir avant tout... Vous nous direz la suite demain.
CHARLOTTE
Alors, bonne nuit, mes chéries.
SIMONE et SOLANGE, glacialement.
A demain!... Bonsoir!...
Charlotte et Hubert sortent par la terrasse.