SCÈNE VI SIMONE, SOLANGE
SOLANGE
Cette Charlotte est décidément une femme méchante et grossière... Je la déteste.
Je la crois plus sotte que méchante.
Pas méchante, elle ?... Tu n'as donc pas vu sa manœuvre ? Pour une raison ou pour une autre, elle voulait ce soir te tourmenter, te faire à tout pri.x de la peine... Mais elle n'osait t'attaquer de front... Alors elle a biaisé, elle s'en est prise d'abord à moi au risque de m'alarmer, de détruire stupidement toute ma confiance en mon mari. Non, ce n'est pas seulement méchant, c'est sournois et c'est lâche!... SIMONE.
Ohl j'imagine cependant qu'elle n'a pas réussi à te troubler.
SOLANGE
Je ne sais pas...
SIMONE
Est-ce qu'on prend au sérieux de pareilles niaiseries?-...
SOLANGE
On ne les prend pas au sérieux, mais elles vous prennent à la gorge... J'étouffais quand Charlotte m'a dit que Paul était capable...
SIMONE
Pure taquinerie... J'use de tes propres expressions. SOLANGE, énervée.
Oui, taquinerie pour toi qui es une personne calme, maîtresse de ta pensée et de tes nerfs ; mais pour moi, une violente, une sensitive, c'était de la véritable cruauté... Au reste, le jour où Paul me trahirait, il ne tarderait pas à s'en repentir... Aussitôt fait, aussitôt rendu... je le tromperais dans les vingt-quatre heures, avec n'importe qui.
Singulière solution!
SOLANGE
Comment, toi, une femme intelligente et sans préjugés, tu n'admets pas l'œil pour œil, dent pour dent. Tu n'admets pas qu'en amour la ferr^me soit l'égale de l'homme?
SIMONE, s'animant graduellement.
Ah! oui, une belle égalité qu'on nous décerne là, et dans un beau moment ! Quoi ! c'est à l'heure où nous venonsd'être trahies, où nous aimons notre mari comme jamais nous ne l'avons aimé, où à nos regrets, à notre douleur même, nous mesurons toute la force de ce qui nous lie à lui... C'est ce moment-là qu'on choisit pour nous jeter dans les bras d'un autre! C'est alors qu'on nous reconnaît généreusement le droit de prendre un amant, au nom de je ne sais quelle égalité ravalante et ignominieuse... Ou plutôt si, je sais laquelle : l'égalité dans l'ordure et dans la honte !... Mais, ciel, je me demande quelles femmes nos partisans ont donc fréquentées pour oser nous offrir en un pareil moment d'aussi infâmes consolations... Je me demande où ils avaient l'esprit ces étranges défenseurs de notre sexe
qui dans leurs plaidoyers n'ont oublié qu'un cas, celui où la femme n'est pas seulement l'égale de l'homme qui la trahit : celui où elle est sa supérieure. SOLANGE.
Toutes les femmes ne sont pas supérieures à leur mari.
SIMONE
N'y en aurait-il qu'une, la théorie resterait encore abominable.
SOLANGE
Alors, selon toi, le pardon serait la vraie solution? SIMONE, avec fébrilité.
C'est cela. Après la morale du talion qui fait de nous des bêtes sauvages, la morale du pardon qui fait de nous des bêtes avilies. Oui, je la connais aussi, cette autre légende d'abaissement et de fausseté... On souffre l'enfer de la trahison, on croit celui qu'on aime perdu, on n'a plus qu'une idée, le garder quand même, le reconquérir ; mais on n'ose. Alors la conscience nous souffle cet expédient : « Sois grande, sois généreuse, pardonne!... » Au fond, nous savons bien que notre grandeur ne sera que de la bassesse, notre générosité du désir, et que notre pardon nous l'accorderons en sanglotant comme si c'était nous la coupable... Mais qu'importe la vérité, pourvu qu'on sauve son plaisir!... Et nous sommes grandes à souhait, généreuses comme des saintes et pardonneuses comme des martyres!... Puis quand nous avons joint à cette abjection de ne pouvoir nous passer de notre maître cette autre abjection de lui avouer notre servitude, sur la première illusion, c'en est une autre qui se greffe... Nous nous imposons de croire que de notre indulgence naîtra la gratitude, de notre attachement la fidélité et de notre
faiblesse le respect... Nous voulons qu'une faute oubliée devienne une faute sans retour, un mari menteur un mari loyal, et le loup épargné une brebis... Mensonges, mensonges que tout cela !... Une femme qui pardonne n'est qu'une femme qui désire encore. Un homme pardonné n'est qu'un homme qui se méfie plus... Face à face, ils se valent, l'une avec sa lâcheté, l'autre avec sa félonie. Et leur amour ne sera plus que l'union de deux mépris... Ah! je t'en prie ne me parle pas de ce pardon qui finit par faire descendre la victime presque aussi bas que le malfaiteur! Pourtant je ne vois guère d'autre solution possible. Entre la vengeance et le pardon, il n'y a pas de milieu.
SIMONE
C'est ce que dit toujours la paresse humaine devant les cas difficiles... Cela fatigue moins que de chercher.
SOLANGE
Tu as donc trouvé mieux, que tu es si sévère)
SIMONE
Je n'ai pas eu à chercher.
SOLANGE, Assurément... Mais tu as dû réfléchir là-dessus, puisque tu condamnes si nettement les règles en usage. SIMONE.
Je constate qu'elles sont absurdes... Ce qui ne veut pas dire que j'en sache de meilleure... Et puis, en cette matière, j'estime qu'il n'est pas de règle... Chacun agit d'instinct et défend, comme il peut, la pauvre paix de son âme.
LE CALICE 8l
SOLANGE
Mais enfin, sans poser de règle ni de théories, tu as, comme toute femme, tes idées personnelles sur ce sujet, à moins toutefois que tu ne juges Jacques infaillible.
SIMONE
Moi, le juger infaillible?... Mais ce serait ne pas le connaître... Et je crois, tout en l'adorant, que je sais mieux que lui-même>.ses qualités et ses travers... D'abord de tempérament, il est coquet, il aime à plaire... Je l'ai observé mille fois... Avec les plus laides, les plus vieilles, il faut qu'il se démontre à lui-même sa faculté de charmer... Conclus dès lors avec les plus jeunes, avec les plus jolies. . C'est plus fort que lui. Il fait cela machinalement... 11 attire à lui toutes les femmes par une magie mystérieuse, invisible... Je le sais bien, moi, puisqu'il m'a prise, malgré ma sagesse, malgré ma raison, malgré tout ce que j'ai pensé de lui dès le premier jour, dès la première conversation, malgré tout ce que j'en pense encore I SOLANGE.
Et tu en penses du mal ?
SIMONE
J'en pense la vérité... Je pense que c'est un être de grâce, de luxe, un homme créé pour les plaisy-s, pour le sien et celui des autres, une nature qui ne peut vivre que dans la joie, dans la fête, dans les divertissements et qui dépérirait d'une existence austère ou seulement laborieuse... Je pense qu'il a cerveau de jolie femme ut un cœur de collégien libéré... Je pense qu'il adore les femmes, mais n'en aimera peut-être jamais une... Eh bieni est-ce de la clairvoyance cela... ou de l'aveuglement ?
Sa THÉÂTRE
SOLANGE
En tout cas ce n'est pas de la sécurité... Car si un jour tous ces penchants naturels, comme tu les appelles, allaient plus loin que la coquetterie, jusqu'à la faute, jusqu'au crime, que ferais-tu?
SIMONE, avec méfiance.
Cela t'intéresse?... Eh bien! si jamais cette catastrophe me frappait, si jamais je découvrais que Jacques me trompe, mon premier, mon unique souci, ce serait de lui cacher ma découverte.
SOLANGE
Et après ?
SIMONE
Après?... Comme je n'aurais sans doute pas l'énergie de le quitter, je me tairais.
Quoi, c'est tout?... Pas un reproche, pas un avertissement!
SIMONE
Lui reprocher quoi?... De me dominer tellement que je préfère la trahison à l'abandon... L'avertir de quoi?... De ma faiblesse et de son impunité... Non, il n'est pas de mot, là-dessus, qui ne soit un pardon déguisé... Or, celles qui pardonnent, celles qui avec leurs pleurs confessent le secret de leur asservissement, tu sais ce que j'en pense et tu sais le genre de bonheur qu'elles peuvent espérer.
SOLANGE
Soit; maissi jamais Jacques découvrait ton secret?... Si un hasard, un mot imprudent le lui révélait tout à coup?
SIMONE
Crois- tu que je n'y ai pas pensé, à ce désastre?...
LE CALICB 81
Crois-tu qu'on puisse soutenir de pareils combats, sans avoir .toujours présentes devant les yeux la défaite possible et la mort?... S'il découvrait mon secret?... Ah! Solange, mais ce serait la fin de tout... Je m'en irais, je le quitterais... Tout me serait égal, même la vie!
SOLANGE, avec effroi.
Que dis-tu là ?
SIMONE, s'animant.
Mais oui, comprends donc, être trompée chaque jour grossièrement, être prise pour une femme aveugle, abêtie, tout cela n'est rien, tout cela n'atteint que ma vanité... C'est affaire entre mon orgueil et moi... Je n'en dois compte à personne, ni à ma pudeur ni à ma conscience... Mais mon secret découvert, c'est la dernière défense de mon amour qui tombe, c'est ma déchéance qui s'achève... J'étais déjà la femme naïve et crédule qu'on trompe mais qu'on respecte, à cause de sa tendresse... Je descends plus bas encore... Je deviens pour mon mari l'esclave tolérante et domptée, la mendiante d'amour qu'une aumône de caresse rassasie et qu'on réduit par un baiser... Je deviens à ses yeux celle qu'hélas I je suis vraiment : celle qu'on lient, celle qui accepte, celle à qui on a le pouvoir de tout faire!... Et ma passion enfin, ma pauvre passion à laquelle j'avais sacrifié tout, on n'y croit même plus... On la plaisante, on s'en égaie... On l'appelle à part soi de je ne sais quels noms dégradants... Et |moimôme, aux instants d'abandon, j'ai peur de me livrer, j'ai peur de frémir aux baisers, j'ai peur de crier ma tendresse, j'ai honte de mon amour comme d'une tare inavouable, je crains même qu'il ne fasse rire... Ah I plutôt perdre toute joie, plutôt la fuite, la disparition,
le néant, que de sombrer dans cette boue!... (Elle se passe la main sur les yeux.) Non, non, vois-tu, Solange, il faut se taire, se taire devant le coupable, se taire devant les autres, se taire si l'on peut devant soi-même, ne serait-ce que pour ne pas s'entendre souffrir... Je préfère me taire... (Se ressaississant.) Ou plutôt je préférerais, car il va de soi que tout cela n'est qu'une hypothèse...
SOLANGE
Bien entendu.
SIMONE, presque souriante.
Et même si tu veu.x être gentille, tu garderas pour toi cette conversation... Elle semblait te passionner et je t'ai dit, à mesure que cela me venait, tout ce qui me passait par la tête... Mais inutile de faire croire aux gens que je consacre mes jours et mes nuits à réfléchir sur ces problèmes.
SOLANGE, très émue.
Naturellement... Laisse-moi t'embrasser, ma chérie... Je t'aime de tout mon cœur.
Elles s'embrassent dans une longue étreinte. Jacques et Elena apparaissent sur le seuil de la terrasse.