‹ ThéâtreChapitre 27 sur 69 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

MADAME GALLARDON, puis GERMAUN, puis JACQUES.

MADAME GALLARDON, seule, consultant sa montre. Dix heures et demie... J'ai deux heures devant moi... (Elle sonne.) Tâchons de bien les eiTiployer! (Germain entre.) Madame Danthoise est dans sa chambre ? GPIRMAIN.

Je pense que oui, Madame.

MADAME GALLARDON

Et M. Jacques est auprès d'elle?

GERMAIN

Le voici^ Madame !

Jacques paraît à la porte de gauche, chapeau sur la tête, canne à la main. Léger mouvement de recul vite réprimé,

JACQUES

Bonjour, ma tante!...

MADAME GALLARDON, très à l'aise.

Tiens, te voilà !,.. Comme cela se trouve ! Je voulais justement te parler... Tu as le temps, n'est-ce pas? JACQUES.

Pelih! ma tante, je sortais, et je...

MADAME GALLARDON, s'asseyant.

Si, moi je te dis que tu as le temps... (A Germain.) Laissez-nous... (A Jacques.) Assieds-toi... Nous sommes

à l'aise pour causer. Solange et ton beau-père sont sortis et déjeunent à Villers... Personne ne nous dérangera! (Un temps.) Il paraît qu'il s'en est passé de belles, hier soir, quand je n'étais pas là !... JACQUES.

Ah I on vous a dit?...

MADAME GALLARDON

Oui, et on m'a dit aussi que tu partais tout à l'heure rejoindre madame Lajiano.

JACQUES, se contenant.

Qui a pu vous dire ça?

MADAME GALLARDON

Madame Lajiano, elle-même.

J.\CQUES, même jeu.

Ah ! (Un temps.) Eh bien, effectivement, pourquoi, au fait vous le cacher ? J'ai promis à madame Lajiano, sur sa demande, que je la rejoindrais ce soir à Paris, pour l'aider à expliquer chez elle son brusque retour... Après une expulsion aussi prompte, je ne pouvais guère lui refuser cette galanterie.

MADAME GALLARDON

Je suis forcé de t'avouer que madame Lajiano ne présentait pas les choses sous cet aspect... Elle m'affirmait, au contraire, que tune t'étais décidé au départ que sous l'empire de la jalousie, de la colère... Et elle ajoutait qu'elle se souciait peu d'être suivie par toi, sa vie étant arrangée là-bas, en Italie, de telle façon que ton arrivée ne pourrait qu'y jeter du trouble... Ce qui concorde assez, soit dit en passant, avec les renseignements de Paul.

JACQUES, se contenant encore.

En effet... Seulement, madame Lajiano s'est étrao-

qS théâtre

gement exagéré la portée de mon départ... J'ai pu mettre une certaine vivacité dans mes premières paroles de reproche... Mais l'entretien s"est terminé de la façon que je vous dis... Et je m'étonne beaucoup de ce que madame Lajiano vous a conté... Il doit y avoir un malentendu.

MADAME GALLARDON

Probablement... Car nous nous trouvons en présence de deux versions absolument contradictoires... Mais, de toute manière, ne penses-tu pas qu'après la dénonciation plutôt équivoque de cette dame, tu es délié envers elle de tes devoirs de galanterie et que ta démarche auprès de M. Lajiano perd maintenant de sa nécessité... Une lettre courtoise, habile, en ferait très bien l'office, il me semble.

JACQUES, commençant à s'énerver.

Pas du tout, ma tante... Et puis, il s'agit bien de madame Lajiano!... Elle ne serait pas en cause, que je partirais quand même, j'étouffe dans cette maison, depuis hier. .. On m'a gâché mon été, ma joie, ma tranquillité... Je ne puis supporter l'idée de passer encore un mois dans cette atmosphère de scènes et de blâmes, face à face avec les mines solennelles de mon beau-père. C'est de sa faute aussi... J'ai toujours l'air de comparaître devant lui... Zut! (Un temps.) Non, je suis excellent garçon, vous le savez... Je regorge de bonhomie, d'esprit de conciliation... Je ne demande qu'à m'entendre avec tout le monde. Mais, quand, sans rime ni raison, on vient déranger mes plaisirs... Quand, à propos de rien, on se mêle de vouloir diriger ma vie, — tant pis, je casse tout, il faut que je me sauve, que je m'échappe... Je deviens le mauvais prisonnier qui cogne sur le gardien pour fuir, au risq\ie du coup de fusil!

MADAME GALLARDON

Eh bien! va-t'en, si c'est ton désir, mais emmène avec toi Simone !

JACQUES, s'énervant de plus en plus.

-Mais puisque je vous déclare que je veux être libre pendant quelque temps, respirer librement, demeurer seul avec moi-même... que je veux un congé... une permission... Sapristi, onendonne bien aux collégiens, aux fonctionnaires, aux pompiers!... Et moi, je n'y aurais pas droit ?

MADAME GALLARDON

Tiens, veux-tu que je te parle franchement ? Tu ne me parais pas très bien fixé sur les motifs de ton départ!

JACQUES

C'est ce qui vous trompe.

MADAME GALLARDON

Soit, et combien de temps selon toi, durera ce prétendu congé?

JACQUES

Oh! ma tante, excuscï-moi, mais vous me posez des questions d'une puérilité inconcevable!... Est-ce que je sais, ce qu'il durera !... Un jour... quinze jours... un mois... Je vous fixerais une date que je mentirais... Je ne sais qu'un point, c'est que j'ai envie de partir, qu'il faut que je parte, et que je m'en vais ! MADAME GALLARDON Et si tu ne revenais pas?

JACQUES

Et si je suis écrasé par une locomotive, et si je me prends le pied dans un ascenseur, et si l'obélisque me tombe sur la tôle!... Ah ! voilà bien votre manie de

lOO THÉÂTRE

pousser les choses au noir, au tragique !,.. Mais, grand Dieu, pourquoi ne reviendrais-je pas ?

MADAME GALLARDON

Admettons que tu dises vrai, comment expliquerastu ton départ à Simone?

JACQUES

Comme je vous l'ai expliqué à vous-même.

MADAME GALLARDON

Et tu supposes qu'elle te croira ?

JACQUES

Elle me croira, parce qu'elle ne doute pas de moi.

MADAME GALLARDON

Entendu... Nous allons tout de suite nous en convaincre !

Elle marche vers le fond.

JACQUES

Où allez-vous, ma tante?

MADAME GALLARDON

Je vais appeler Simone.

JACQUES

Pour quoi faire?

MADAME GALLARDON

Pour que tu lui annonces ton départ et que tu lui donnes tes raisons.

JACQUES

Vous plaisantez ?

MADAME GALLARDON

Pas le moins du monde! Quoil tu aurais l'énergie de partir ainsi, et tu n'aurais pas le courage d'annoncer en face, à Simone, ta détermination ? JACQUES.

Mais ma tante...

LE CALICE lOI

MADAME GALLARDON

Ah! c'est cela par exemple, qui m'inspirerait des doutes sur la sincérité de tes dires!... Réfléchis bien, de deux choses l'une : ou, en quittant la maison dans ces conditions bizarres, tu considères que tu fais un acte licite, explicable en somme, et rien ne peut t'empêcher de l'avouer... ou bien tu en as honte et... JACQUES.

Raisonnement déplorable !... Quand on dit--: de deux choses l'une, il y en a toujours une troisième, à laquelle on ne songeait pas et qui est la vraie, la bonne... Non, je n'ai pas honte... Mais je veux simplement nous épargner à Simone et à moi une explication peut-être pénible, et à coup sûr, inutile... Je lui écrirai affectueusement mes raisons et elle comprendra. MADAME GALLARDON.

Dans ce cas, plus tôt elle les connaîtra, mieux cela vaudra pour nous tous !

Elle va de nouveau vers la sonnette.

JACQUES

Mais que lui direz-vous?

MADAME GALLARDON

Reste ici... Tu le sauras. (Elle sonne.) Oh I cène sera pas bien long! (A Germain qui entre.) Priez Madame Danthoise de descendre immédiatement!

J.\CQUES.

Mais c'est absurde. Qu'allez-vous faire?

MAD.\MË GALLARDON.

Je vais faire ce que je ferais si j'étais la mère de Simone... Je n'ai pu tirer de toi aucun éclaircissement... Je te voisdans un énervcmenl qui touche à la démence. .. Tu pars comme un fou. j'ignore quand tu reviens... Et tu voudrais qu'un instant de plus je me taise ?

JACQUES

Eh bien! soit, parlez donc... Dites cequi vous plaira... Je ne suis pas un homme qu'on arrête par des menaces... Adieu...

Il sort d'un pas précipité par la terrasse. Madame Gallardon va à la baie et le regarde partir.

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